Lancement des ateliers communautaires

 

Un nouveau métier : architecte-animateur

Au printemps 1973 je suis embauché par le centre culturel de Pontoise pour acheter l’outillage. Avec la coopération d’un compagnon menuisier, A.Dreyer, d’un spécaliste des matières plastiques, M.Dumez, et d’une plasticienne de l’antenne pédagogique, F.Jolivet, nous préparons des équipements nouveaux permettant de plier l’altuglas et de découper des mousses de polyuréthane souple. Nous réalisons des maquettes d’aménagement intérieur pour « stimuler la créativité des habitants » ; Au terme de mes études je rêvais d’un mobilier sculpture laissant libre cours à l’expression individuelle. J’avais réalisé un ensemble de fauteuils en forme de paysage montagneux avec des sièges vallées et des dossiers sommitaux taillés dans des blocs de mousses polyuréthanes de différentes densités, l’ensemble revêtu d’une pellicule plastique souple et colorée projetée au pistolet. J’espérais qu’en vertu de la malléabilité des nouvelles technologies nous allions pouvoir construire un mobilier ondoyant éclairé de nuages fabriqués à partir de fines feuilles de plexiglas colorées. Je sortais de l’atelier de B.Lassus qui professait le passage d’une esthétique des objets ( le design traditionnel) à une esthétique du paysage ( création d’une ambiance globale). Le mobilier imaginé par Olivier Mourgue avec des tiges en inox pliées puis revêtues de mousse polyuréthane correspondait à l’esprit des « demeures » imaginées par le sculpteur Et.Martin. Ne doutant pas que les habitants d’une nouvelle ville allaient céder aux charmes de cette avant-garde artistique je rassemblais dans une valise pédagogique quelques outils et échantillons de matériaux utiles à la recherche en maquette de futurs aménagements intérieurs et extérieurs innovants. Avec les étudiants en architecture venus à l’antenne pédagogique en stage d’observation de la ville nouvelle en chantier, nous tentions de partir à la recherche des premiers habitants. L’improvisation post-soixante-huitarde s ‘avérait plus dissuasive que persuasive.

Avec un ethnologue, Alain Fournier, nous préparons des montages de diapos permettant de faire un rapide tour du monde des modes de vie en Asie, en Afrique et en Europe. Les animateurs chargés de la pré-animation de la ville nouvelle se sont chargés de présenter les activités potentielles des ateliers communautaires aux habitants qu’ils côtoient dans les équipements socio-culturels et les associations de quartier. Je perçois très vite les difficultés des animateurs à expliquer une démarche nouvelle que j’avais moi-même du mal à formaliser clairement. Je m’improvise donc publiciste à l’exemple de tous les aménageurs qui doivent attirer du monde dans leur ville.

Le dinosaure

A l’instar d’un authentique publiciste, je m’adresse donc en priorité aux enfants dans l’espoir d’atteindre leurs parents. A la sortie de l’école je présente un stand fait de trois panneaux coloriés en résine polyester et quelques sièges poire en billes de polystyrène que les enfants s’empressent de disperser à tout vent. Avec un collègue de l’antenne nous construisons un dinosaure en polystyrène, l’enduisons de résine polyester et posons le tout sur des roulettes. Il ne reste plus qu’à le promener sur les allées piétonnes. Les enfants s’agglutinent en grappe au sommet de la bête et brandissent une pancarte annonçant la prochaine réunion aux Ateliers Communautaires. Lorsque le placide animal dévalait la pente des passerelles qui relient les îlots d’habitation entre eux, je prenais conscience de ce que les enfants les plus hauts perchés échappaient aux protections réglementaires et constituaient par leur poids propre une menace redoutable pour les landaus et les nourrissons qui frôlaient la bête cheminant sur des allées piétonnes réputées sans danger.

Un parachutage trop bien programmé

L’échéancier des activités et les lieux d’intervention sont choisis, les dates et les contacts pris. A Menucourt, une des onze communes de la ville nouvelle, une demi douzaine de participants passent ne soirée dans un pavillon neuf à essayer plusieurs dispositifs d’éclairage. A Saint Ouen l’aumône le thème abordé, l’enfant à la maison, suscite un débat animé. Une mère de famille est toute émue à l’évocation comparative de la vie des enfants dans un village d’Algérie qu’elle venait de quitter et leur nouvelle vie en cité d’H.L.M. Nous évoquons les activités sociales qui s’extériorisent dans les espaces publics. Aux Touleuses le public est nombreux au rendez-vous. Sa curiosité est vite contrariée par quelques maladresses : L’ethnologue fait un tour d’horizon des relations familiales dans les sociétés traditionnelles ; Par souci de s’exprimer le plus simplement possible il loue la qualité de vie du bon sauvage en commentant des diapositives qui n’en paraissent que plus étranges. Personne ne compris pourquoi défilaient sur l’écran pygmées, tibétains, Inuits et pour conclure une vieille africaine portant sur sa tête un fagot sur lequel se tenait un enfant. Nous voulions montrer que dans les sociétés traditionnelles l’enfant s’éduque en participant aux activités des adultes dont il n’est pas coupé comme dans nos sociétés industrielles. Ce même soir j’ouvrais une valise de maquettiste et j’entamais une plaidoirie en faveur de la créativité. Je ris encore de ce représentant de commerce dans la peau duquel je m’étais placé et du ridicule de la situation puisque je n’avais rien à vendre. Mon tour de magie ratait : aucun meuble prestigieux n’était sorti de la valise pour convaincre le public. La semaine suivante le public s’était réduit à quatre personnes avec qui j’ai passé la soirée à réaliser une table ronde pour appartement. Un de mes collègues enseignant à l’antenne pédagogique venait à ma rescousse. Il réussit à convaincre un habitant de l’économie qui consiste à découper dans un même panneau de contreplaqué, le plateau rond et les piétements d’une même table. L’habitant tirait la langue pour exécuter un cercle parfait, réduisant à zéro ma thèse de la personnalisation induite par toute forme de participation. Une douzaine de réunions avec, à chaque fois, de quatre à cinq participants, cela ne pouvait pas durer. Le programmateur de l’EPA, J.C.Menighetti, alertait les animateurs locaux qui envisageaient soit d’intégrer complètement l’opération, soit de s’en dégager. Les piles de brochures à diffuser ne servent plus à rien. C’est l’angoisse. Au terme d’un premier bilan précipité, je me vois accordé une seconde chance.

La seconde chance

Je décide de faire exister les ateliers en multipliant l’action engagée par cinq. J’embauchais, cinq des plus fortes têtes, les plus foisonnantes d’idées, les plus sensibles aussi, bref les plus insupportables que je connaisse. J’avais ma façon de concevoir les ateliers ; A eux d’avoir la leur. Puisque l’objectif des ateliers est de favoriser l’appropriation, j’incite mes co-équipiers à s’emparer des ateliers pour aller dans de nouvelles directions. Un salaire modeste divisé par deux en raison d’un mi-temps et garanti seulement six mois, pour des architectes diplômés ce n’était pas une affaire, mais notre enthousiasme devait nous payer de retour. Pour éveiller les projets des habitants il fallait de l’énergie et du charme. Jacques en avait : rugbyman, puis pilote de compétition il fut le plus jeune sélectionné pour le prix de Rome qu’il n’obtint pas, deux ans avant l’échec général du système traditionnel des Beaux Arts. Après avoir milité dans un journal révolutionnaire « TOUT » en 1968, Jacques part en Californie faire de l’artisanat. De retour en France, je l’invite à Cergy où c’est la naissance d’une vie communautaire qui l’intéresse. « La voie choisie, celle qui va du bricolage à la conscience urbaine, est celle d’un détour par l’identité individuelle créatrice à l’intérieur des rapports communautaires possibles. Elle compte sur une prise de conscience progressive de la communauté de ses forces vives, de sa richesse propre, identités sociales et habitudes qui pourraient se révéler ; elle compte sur la création de relations, d’idées, d’us et coutumes locales auxquelles les habitants peuvent petit à petit s’identifier. A Cergy Pontoise, l’identité communautaire ne risque pas de se construire à partir de l’insertion socioprofessionnelle puisque celle-ci est séparée de l’habitation. L’expérience porte donc sur la partie de cette vie en ville appelée « Loisirs » ou « temps libre » par opposition au travail qui ne l’est pas pour l’instant. Mais ce qui réduit le temps de l’expérience a l’avantage de pouvoir faire surgir des créations en réaction aussi bien aux formes d’aliénation actuelles du travail (division entre travail manuel et intellectuel, émiettement des tâches et absence de pouvoir de décision, qu’aux loisirs programmés incitant à la passivité et donc frustrant. En donnant d’eux même une image poétique, voir utopique, souriante et disponible, en décidant de s’adresser aux gens d’abord d’émotion à émotion…l’équipe des Ateliers Communautaires veut décourager les expressions reproduisant le moule des valeurs hiérarchisées et faire entrevoir des rapports plus harmonieux. Elle tente de briser avec l’anonymat et l’objectivité extérieure de l’intervention professionnelle productrice d’animation pour se mettre en cause personnellement et comme groupe par rapport à des habitants qu’ils sont eux-mêmes en partie. Ce groupe qui se considère à la fois comme objet et sujet de l’intervention, désire s’adresser à ses semblables dans une volonté de transformation un tant soit peu d’une vie commune ».

Hélène, animatrice d’expression théâtrale veut créer « un lieu vivant, un atelier doux par opposition avec l’atelier dur, celui du bois et du fer ;  un atelier de la nouvelle sensibilité …créer un espace avec beaucoup de matériel de récupération, chiffons, laines, papier, colle, journaux, tissus, peinture et artisanat ; avec le plaisir de fouiller dans les greniers des grands-mères , à la recherche du temps perdu. Les jouets des enfants, à partir de rien et de tout ; les trousses pour les stylos, les cartables, les porte monnaies tirelires, les robes, les édredons d’hiver, les sacs à linge sale magnifiques. Formes mouvantes où l’ingéniosité se découvre, le goût des couleurs ; fini le rigide des maisons rangées sèchement, l’ordre ceinture de sécurité, les trappes de la vie intérieure s’ouvrent… La sensibilité féminine comme laisser aller à la rêverie, la douceur, la violence, à la respiration intérieure, au romanesque ,aux phantasmes…peindre un cendrier, un plat à fruits, un coffret précieux pour les lettres… »

Françoise anime un atelier d’expression plastique pour les enfants dans la maison de quartier. Elle venait de vivre un an dans un village perdu du Vexin ; Elle se promenait, seule, dans la campagne pour y observer les herbes, les fleurs, les insectes. A Cergy des habitants avaient pris son appartement vu de l’extérieur, pour un magasin d’antiquités, avec des cloches de verre, des angelots de faïence, des marionnettes et des tableaux en papier mâché. Sur les peintures empilées dans toutes les pièces, des personnages prenaient des attitudes à la fois naïves et cérémonieuses tout au long d’une suite de scénettes dont le dessin d’encadrement et la composition pouvaient faire penser à un de ces autels devant lesquels elle s’était agenouillée à l’école des religieuses, ou à ces images pieuses qu’elle voyait chez elle pendant son enfance au Mans. Son F3 en pleine ville nouvelle gardait un aspect provincial. Au milieu de la cuisine un bouquet renouvelé au fil des saisons et une vaisselle rustique, hétéroclite, des verres lourds taillés en cristaux, des idéaux en broderies. Le temps y coulait au ralenti. Françoise animait quelques heures par semaine un atelier d’expression pour les enfants dans la maison de quartier. Les parents commençaient à la connaître.

J’avais rencontré Marc Vaye au cours d’un stage organisé à l’antenne pédagogique de Cergy-Pontoise sur le thème de l’auto construction auquel avaient participé des étudiants venus de Strasbourg, de Grenoble, de Rennes, de Bordeaux et Paris. L’objectif du stage était de préparer et de construire une aire de jeux avec des habitants des Touleuses. Selon les stagiaires dont il était, le stage avait pour objectif « de vérifier sur eux-mêmes leur capacité à maîtriser, sans intermédiaire, certains moyens de construction… pour préparer une information des habitants et envisager des actions avec eux ». Marc avait édité un numéro spécial de revue consacré à l’auto construction qui était bourré d’idées. Ce numéro était « un outil de travail pour ceux qui cherchent à prendre en charge eux-mêmes leur environnement sans se laisser impressionnés par les techniciens purs et durs qui veulent nous faire vivre dans leurs schémas ».

Et puisqu’il fallait donner quelques couleurs à nos projets j’invitais ponctuellement Nicole coloriste-conseil et Georges Arnaud, un marionnettiste débordant d’humour et auquel, après un départ précipité, succéda Frédéric passionné d’architecture solaire.

Quant à moi, pour ce nouveau départ, je tente l’aventure, cette fois-ci sans programme, mais avec pour seule boussole les sentiments ; Des sentiments que j’avais formulés dans ma feuille de route. Les organismes parisiens m’avaient accordé une entière indépendance jugeant le projet trop innovant pour être pilotée par les institutions locales. J’affichais alors « un sentiment communautaire : j’appréhende de retrouver dans l’utilisation du temps libre les contraintes et les méthodes liées aux conditions de travail. Je m’inscrivais en faux contre certaines associations d’habitants qui s’en tenaient à des objectifs symétriques tels que la défense des seuls intérêts financiers, et l’assujettissement à des systèmes politiques. Dans les Ateliers communautaires je m’efforçais de cultiver l’imagination, le rêve et le bien –être. Le style des activités consiste à s’écarter des obligations, des programmes et des réunions fastidieuses. La liberté doit être laissée à chacun de venir quand bon lui semble, les envies se réveillant à la vue de ceux qui créent…

Un sentiment d’avoir à recoller les miettes : les ateliers communautaires sont dé-spécialisés ; on peut y apporter son manger, ses outils, ses enfants, son chat et sa guitare. On y rassemble ses esprits ; on touche à tout. L’environnement ne vient pas en plus du reste, c’est là où le reste se vit…meubles au quotidien avec des photos, des fleurs, des inscriptions, des souvenirs. Intervenir dans la rue , lieu où tout faire et faire n’importe quoi : sur le pas de porte les gens lisent le journal , se parlent, s’attablent, jouent avec les enfants et bricolent…

Le sentiment de connaître ses voisins, sans bruit, sans affiche, sans argument de choc, sans promesse mirifique, des ateliers à échelle humaine où réaliser une cage à oiseaux, un coffre à jouets, une table décorée de visions, une étagère en forme de château en Espagne.. Petits travaux deviendrons grands. Qui sait ? Des micro-paysages brisent la dictature des quartiers préfabriqués et des architectures terminées avant même qu’on y vive.

Le quartier rencontre le quartier : échanges d’idées ,de brocante, de savoir-faire ; visites chez l’un chez l’autre pour voir les talents du crû, confronter les âges ,assembler les idées et les coups de main pour aménager un espace collectif près de chez soi.

Séjourner aux ateliers

Jacques dessine l’affiche pour l’ouverture de l’atelier de bricolage en Novembre 1973. : « Venez travailler à tout ce que vous fabriquez et inventez chez vous. Il y a des outils, des avis éclairés ; on apporte son manger, ses chiffons, son bois ».Une permanence était ouverte les vendredi, samedi, dimanche de chaque semaine. Nous envisagions de disperser trois ou quatre baraques de chantier dans tout le quartier neuf pour en y installer des ateliers éclatés, mais l’outillage n’étant pas vraiment divisible, il n’y aurait eu qu’un animateur par coin. Nous avons préféré nous mettre tous dans le même panier pour créer un endroit; chaleureux qui soit vivant pour les premiers visiteurs. Nous nous installons dans un local collectif résidentiel, intégré à l’école de l’îlot des Maradas. En même temps que nous équipons la principale pièce pour en faire un atelier dur,  nous aménageons la pièce la plus proche de l’entrée. Cet espace de circulation est transformé en pièce de séjour accueillante. Hélène recouvre les murs blancs de patchworks et de dessins. Marc construit une banquette. Frédéric fixe au mur un panneau d’affichage découpé en aiguilles rocheuses qu’il aime escalader en bon alpiniste qu’il est. La création d’un espace conversation et d’un coin repas débanalisent le hall d’entrée qui conduit d’un côté à l’atelier et d’un autre à la bibliothèque de quartier. Il est convenu que chaque vendredi nous dinions ensemble et invitions des habitués qui viennent en famille.

La broderie et le chalumeau

Nous créons un coin conversation et un coin repas. Chaque vendredi  nous dînons ensemble en invitant les premiers habitués qui viennent en famille A l’époque les ateliers  sont les  seuls lieux collectifs du quartier ouverts le dimanche. Les promeneurs y font halte et parfois salon.  Les Ateliers font office de salon de thé sur l’itinéraire emprunté par les premiers habitants qui font visiter la ville nouvelle à leurs invités du dimanche. Jacques a réalisé un éclairage très sophistiqué avec des abat-jour en corolles de tissus rabattables, de quoi entamer la conversation avec les premiers passants.   II veut montrer que les hommes aussi peuvent rapiécer leur blue-jean dans l’atelier-chiffon.  Il fait les premiers essais de broderies en inaugurant la machine à coudre. Il veut créer qui ne soit pas un atelier pour hommes uniquement mais un endroit où hommes et femmes puissent à partir de leurs compétences propres, s’essaient progressivement à de nouvelles formes de travail manuel. Apprenant nous-mêmes à se débarrasser de certaines idées reçues sur la division sexuelle du travail, il se crée ainsi un lieu où « ça se fait de broder si on est un homme ou de se servir d’un chalumeau si l’on est une femme. Ça se fait aussi de bousculer certaines habitudes dans la décoration intérieure »  comme l’utilisation des matériaux de récupération, des couleurs ou des objets détournés de leur fonction première.

Sortir des ateliers

Après trois mois de permanence je commençais à craindre qu’on ne se contente d’un petit cercle d’habitués sympathiques avec qui on s’échangeait des Invitations à l’apéritif,  aux crêpes, aux déjeuners dominicaux; En somme de quoi oublier en passant agréablement notre temps que les ateliers s’adressaient à tous les habitants. Ceux-ci sont encore trop peu nombreux à nous fréquenter. Les relations internes à l’équipe s’en ressentaient : Problèmes de pouvoir, de concurrence, problèmes de méthode,  problèmes affectifs,  problèmes de division du travail : Ce soir qui balaie ? Qui vide la poubelle ? Frédéric appréhende le psychodrame du dimanche soir « Je grimpe aux lampadaires du quai de la gare de Pontoise en rentrant à Paris. L’animation, c’est vraiment pas simple. Les ateliers manquent d’air. La ville est peut-être vide mais les ateliers le sont plus encore. Les gens bossent toute la semaine, font les courses le samedi et se reposent le dimanche. Pourquoi et surtout quand viendraient-ils aux ateliers ? Chez soi ceux qui se sentent seuls éprouvent le besoin de sortir : Parler, libérer la parole ; c’était le premier truc aux ateliers, mais ce n’est pas suffisant de créer l’espoir. Encore faut-il le vivre. D ‘abord entre nous. Cet étouffement nous le vivons aussi. Nous avons besoin de sortir. Puisque les gens ne viennent pas, allons vers eux ». Hélène lance alors l’idée du stand sur le marché.

Le stand sur le marché

C’est l’hiver à Pontoise,  et l’Atelier se trouve dans un quartier encore peu habité ; Nous devons nous confronter à la réalité de la rue de Cergy. Le premier marché forain de Cergy s’installe aux Touleuses, début de janvier 1974, en plein vent sur le parking attenant au petit centre commercial. Quelques stands autour d’une allée centrale, c’est déjà une ébauche de marché susceptible de créer du lien social, chaque dimanche matin ; Un lieu de rencontres et de promenades. « Nous retenons l’idée d’un stand comme un service public, autour d’une soupe chaude pour faire connaissance avec les gens comme nos nouveaux collègues, les maraîchers venus vendre leur production dans cet espace de vie sociale du dimanche matin. C’est une façon de prendre appui auprès des gens, autrement que par le chemin des questionnaires et du porte à porte. Une insertion concrète dans la vie quotidienne ; Grâce à cet abri en bois et toile déployé sur le parcours de la boulangerie, nous créons un carrefour de discussions,  de regards, de propositions et de projets. Les marchés de France sont de grandes places populaires, à Mantes la jolie, sur la place d’Aligre à Montreuil, au Kremlin Bicêtre à Nanterre le marché existe comme lieu de découverte d’investigations et de trouvailles. Autrefois les foires étaient l’occasion de rencontres et d’échanges entre villages ; C’était une fête comme à Paris sur les grands boulevards avec ses jeux, ses théâtres ambulants, ses tombolas, mais aussi l’occasion d’échanger des nouvelles , des opinions : une sorte de lieux de la démocratie » .

Le marchand de légumes, Mr Mélick, maraîcher du vieux Cergy, ce village parallèle aux les berges de l’Oise, et les commerçants nous prennent en sympathie. Ils nous apportent les légumes avec lesquels nous préparons la soupe. Une soupe chaude en hiver, c’est quand même une bonne idée. Des allers et retours s’établissent entre les ateliers communautaires et la rue .Au stand sont affichés des projets de plantation et de bricolage. La soupe nous évite de tomber dans le racolage, puisque spontanément toutes sortes de gens s’arrêtent par simple curiosité, discutent, posent des questions. Aussi bien le matin que le midi des gens nous aident à monter et à  démonter le stand, à préparer la soupe ; Les gens habitués aux relations publiques foncent dans le stand pour lier connaissance. Les moins entreprenants s’arrêtent à 2 ou 3 mètres du stand quelques secondes juste le temps de poser une ou deux questions. Si, un dimanche, il nous arrive d’être en retard, nous nous faisons réprimander .Chaque semaine nous innovons un nouvelle soupe en fonction des dons des maraîchers de Cergy. Sur la place publique petit à petit la timidité se dissipe.

Les plantations

En janvier-février 1974 les fleurs et les plantations constituent le sujet de saison. Au stand Marc expose des photos montages de la ville envahie par les fleurs, les arbustes et les légumes fantastiques. Au pied des façades en béton brut de décoffrage, les habitants rêvent de verdure. Françoise aide des habitants à planter des oignons de tulipes sur les pelouses entre les immeubles; Avec Chantal  une amie de Francine nous allons voir les voisins. Elle récolte un peu d’argent ; Le samedi suivant nous nous retrouvons à une dizaine pour planter. Nous rencontrons au passage  le régisseur furieux de nous voir en pleine action sur les pelouses. Le ton baisse petit à petit ; Il nous confie que lui aussi va planter des tulipes le lendemain, chez lui. Il aime beaucoup cette fleur ; Il nous quitte, tout content à la pensée d’en voir partout au printemps ; Les gens se mettent aux fenêtres et en demandent aussi. Nous faisons un petit tour du quartier et nous observons que nos plantations antérieures  ont changé de place,  car une partie d’entre elles avait été plantée aux endroits où les enfants avaient l’habitude de jouer. Les gens du voisinage se sont chargés de les transplanter. Sur le stand du dimanche Marco a exposé des photos-montages du quartier fleuri et envahi par de plantes grimpantes. Et d’arbustes de toutes les couleurs. Caroline expose au stand des tableaux d’information sur les plantes qui poussent très vite  des plantes grimpantes avec ou sans fleurs, et qui gardent leurs feuilles l’hiver,  qui poussent à 1’ombre, au nord ou au soleil, avec des prix indicatifs et une invitation à faire des achats groupés. Le carnet de commande grossit.

Les plantes une fois livrées, sont étalées sur le marché. Un habitant distribue l’engrais qu’il a apporté au stand. Ceux qui n’avaient pas osé entrer  dans le stand jusqu’ici, s’empressent de le faire pour commander à leur tour des plantes, ce qui justifie une nouvelle commande de dernière minute puisque en fin de saisons des plantations, les pépinières se vident .Un soir, à l’heure du repas nous entreprenons la livraison des plantes qui n’ont pas été achetées sur le stand. Avec le beau temps certains ont préféré partir en ballade pour la journée. Au fil des apéritifs successifs, nous nous sentons pousser les ailes du facteur de village qui rentre de sa tournée. Un représentant du F.I.C. qui avait soutenu avec passion le projet des Ateliers Communautaires nous avait recommandé de « Rester au ras des pâquerettes ». C’était chose faite, tout au moins au ras du gazon où allaient fleurir les tulipes.

Avec la compréhension de l’administrateur

Aux Touleuses vertes là où j’habite, les ordures ménagères sont étalées chaque nuit par les chiens errants sur la pelouse du voisinage. Je construis donc un cache-poubelle personnel.  Mes filles accumulent landaus et vélos qui encombrent l’entrée du pavillon. Après le cache-poubelle je réalise un garage à vélos accolé à la cuisine,  l’ensemble peint avec une gamme de coloris minutieusement étudiée qui rompt avec le blanc aseptisé de l’architecture environnante .Le voisin m’interpelle : « J’ai un pot de couleur qui pourrait vous servir »  tandis que sa tante venue chez lui  me foudroie du regard ; Elle travaille dans la Société immobilière qui gère nos pavillons. « Si on permet à n’importe qui de construire devant chez lui, la résidence va se transformer en bidonville ». Le champagne une fois servi par notre voisin, nous nous quittons en bons termes. Quelques jours plus tard son mari vient aux ateliers communautaires y réaliser une étagère pour son cellier. En Février 1974»  plusieurs habitants du quartier se réunissent pour envisager la construction de garages à vélos et de « cache-poubelles », les uns avec un simple écran de verdure ou en canisse, d’autres avec un châssis bâché. J’envoie une lettre à la société Immobilière dont un des administrateurs que j’avais invité à rencontrer des habitants à l’Antenne d’ Architecture, me connaissait et répondait aimablement « J’avais l’intention de reprendre contact avec vous car votre initiative m’avait été signalé et je tenais non pas à vous demander  de faire disparaître vos créations, mais plutôt à étudier avec vous le moyen de les faire admettre par les personnes morales ou physi­ques appelées à se prononcer … Il est bien évident que si mon sentiment personnel se trouve entièrement acquis à votre cause,  il me faudra tenir compte des décisions qui seront prises à un niveau plus élevé ». La répression administrative réglementaire se trouvait enrayée par un sentiment personnel de l’administrateur,  ce qui constituait pour les habitants un feu vert dont plusieurs profitèrent en plantant ici un portique avec un rosier grimpant, là une barrière  et bien sûr une série de garages à vélos intégrés aux façades.

La vie de quartier

Françoise et moi participons à de nombreuses réunions dans le quartier «  Il y en a presque tous les soirs, pour faire le journal des habitants ( A propos) pour décider de l’utilisation de la maison de quartier, pour préparer les élections des premiers délégués des habitants. Dans ces réunions on retrouve les mêmes personnes qui sont plus disponibles, qui savent parler et ceux qui sont les plus actifs ou les plus militants. Beaucoup d’entre eux fréquentent également les ateliers. Mais aux ateliers on rencontre aussi tout ceux qui refusent de s’engager, qui, pour une raison ou une autre, ne veulent pas se sentir tenus. Ceux là lorsqu’ils arrivent pour la première fois aux ateliers nous demandent s’il faut s’inscrire et combien coûte l’a cotisation. Ils sont heureusement surpris d’être libres de partir ou de rester, de faire ou de ne pas faire de discuter ou de partir sans rien demander à personne. Les jeunes apprécient cette liberté et certains prennent les ateliers comme point de ralliement. Claude, une personne rencontrée dans une réunion de quartier nous fait part de son envie de construire une cage à oiseau pour Pénélope, son rossignol du japon. Je lui montre une photo de maison des bords de l’Oise construite en bois et ornementée de frisettes dentelées. Le grillage et le bois sont achetés dans la semaine. Il fait beau ; la cage est construite dans le mois aux abords immédiats des ateliers faute de place à l’intérieur. Jacques dessine un bout de rue correspondant à une bande de six pavillons. Avec Marc et Frédéric il en réalise un petit élément : une volière en charpente qui est implantée dans le jardin d’un voisin. Aux ateliers le compteur électrique est trop faible pour que l’on puisse brancher le poste de soudure à l’arc. Le premier utilisateur l’emmène chez lui pour l’installer dans son garage. Son frère l’a initié à la soudure. Il propose que l’atelier de soudure à l’arc soit chez lui : Il donnera un coup de main à ceux qui viendront y travailler. Chantal assemble les tubes pour en faire son garage à vélos.

Les jouets

L’automne et surtout l’hiver font rentrer les gens chacun chez soi. L’association continue à se réunir ne serait-ce que pour obtenir de nouveaux financements. Elle n’a plus qu’une animatrice, Françoise. Une idée lancée antérieurement est reprise qui consistait à créer un atelier de fabrication de jouets dans la perspective de Noël. Une dizaine de femmes se concertent, feuillettent des revues et se familiarisent avec l’outillage en fabricant l’une une armoire de poupée, l’autre un bateau, un puzzle, des dominos, un jeu de cubes, un berceau, un train miniature. Les maris prennent le relai le dimanche. Le 20 Octobre les premières réalisations sont exposées au stand du marché. Les passants s’arrêtent surpris « Vous ne me ferez pas croire que vous n’aviez jamais bricolé auparavant » . Josiane est la révélation artistique du quartier ; On se passe religieusement son coffre à jouets sur lequel dansent des personnages en costume folklorique au milieu des fleurs. Sa première peinture est d’emblée un petit chef d’œuvre de ce que les spécialistes appellent l’art naïf. Josiane, sur sa lancée, découpe de petits bouts de bois qu’elle empile méticuleusement pour en faire un fort indien. En deux mois, le stand aux jouets attire aux ateliers une soixantaine de femmes .Les armoires de poupée y rivalisent d’élégance. Jeanne Marie prépare, pour son fils, un château fort construit avec des tuyaux de PVC recyclés. En début de printemps 1974, une centaine de familles fréquentent les ateliers.  Ça commence à marcher. En mars, la période des six mois avec six animateurs tire à sa fin.

Un premier bilan

Jacques tire un premier bilan ; « Les habitants ne sont pas venus aux ateliers pour faire quelque chose de « différent », ce qui , dans un sens, est rassurant sur notre éventuelle « dictature culturelle ». Nous avons aidé à surmonter certains des obstacles à entreprendre un travail manuel d’aménagement. Aux Ateliers, Ie bricolage perd son caractère  semi-honteux  de remplacement,  pour devenir,  si ce n’est créatif, tout au moins une attitude sociale délibéré dans un esprit de loisir collectif. .. Il a fallu également combattre certaines conceptions technicistes et perfectionnistes du bricolage comme  apanage des hommes et cheval de bataille des marchands d’outillage. L’émotion de faire et d’avoir fait peut souvent se passer de dégauchisseuse ; Le rythme de fréquentation est étalé dans le temps.  Le travail manuel demande de la patience et de l’énergie. II faut parfois libérer ses week-ends à l’avance.  On vient en visite avec les enfants pour discuter de ses projets ou faire une petite réparation,  en attendant le moment où on aura de l’argent les matériaux, l’humeur et la disponibilité de commencer, mais aussi le courage de laisser à la maison,  son mari,  sa femme ou ses enfants  qu’on a pourtant déjà peu vus pendant la semaine de travail. Malgré tout, les Ateliers sont déjà trop petits,  on ne peut y travailler à plus de quatre dans la grande salle et  ce qui conduit déjà à attendre ou à devoir revenir le week-end suivant »

Une bonne presse

Le 22 Mars 1974, la période des six mois qui nous avait été accordée tire à sa fin.  Nous avons rendez-vous, le 2 Mai suivant, avec les représentants des organismes payeurs qui viennent juger des premiers résultats. Dans le journal des habitants « A propos »  plusieurs articles favorables aux ateliers ont été rédigés par des militants de la vie associative locale « Une foule de choses y sont possibles ; Les idées peuvent venir de chacun d’entre nous. Les Ateliers contrairement aux autres activités culturelles fonctionnent sans  programme ni planning préétablis. En conclusion,  il n’est pas besoin de réfléchir longuement pour se rendre compte de l’aspect novateur des  ateliers…  Pas d’hésitation, faites un tour aux ateliers et surtout à l’avenir, apportez leur votre soutien afin qu’ils puissent exister longtemps « . La presse locale nous interviewe au stand : Du rêve, un peu… Jacques présente un projet de château ; Il propose de construire un ensemble de locaux sur un terrain disponible près du centre des Touleuses ; «  un chantier où hommes et femmes travailleraient ensemble, un creuset de relations différentes avec des groupes d’habitants qui grefferaient leurs initiatives : un mini jardin et sa serre, des ateliers,  une salle de musique, une salle à manger communautaire… ». Marco est accosté par un journaliste de la Gazette du Val d’Oise : « Nous nous sommes aperçus que la meilleure façon de sensibiliser les gens était de les laisser venir aux ateliers et y faire à leur guise, tout en leur communiquant la sensation de bien-être que nous éprouvons en décorant un panneau ou en fabriquant une marionnette avec une vieille robe.

La politique là dedans ? interroge le journaliste : « Aucune, sinon de montrer aux gens qu’ils peuvent trouver de plus joyeuses raisons de vivre en sortant de leur pavillon ou de leur appartement qu’en s’y enfermant ». Le journaliste termine son article en décrivant ce qu’il observe sur le stand : « Les gens passent, s’arrêtent, regardent, s’approchent et posent une question ou deux. On prend un bol de soupe en regardant des photos ; on lit une affiche ; On y parle d’iris, de pivoines, d’héliotropes à planter, de garages à vélos ou de cache-poubelle à construire pour embellit l’extérieur de la maison. On y lit : Dites, si quelque part, on allume des étoiles, c’est qu’elles sont nécessaires ». Des naïfs ? La ville nouvelle a autant besoin d’eux que d’employés du gaz ou de géomètres ».

Dans la salle de réunion où une soixantaine de personnes se pressent, les six animateurs font un compte rendu de l’action menée et présentent des projets d’intervention à débattre. Hélène propose une extension du stand grâce à la mise en place d’ « un marché aux puces et à une animation foraine périodique : Les habitants se manifestent sur le marché par ce qu’ils savent faire : gâteaux, vêtements,  musique, meubles à échanger, objets à vendre, déballage des greniers de l’histoire apportant la profondeur du temps en pleine ville nouvelle .

Françoise propose la construction d’un espace de jeu attenant aux ateliers .Ce projet pourrait s’inspirer des dessins de Françoise pour un four à pain. « Les familles qui arrivent aux Ateliers sont embarrassées de leurs très jeunes enfants qui frôlent la scie circulaire, agitent des ciseaux à bois et qui sont vite réprimandés, puis interdits de séjour ; D’où la nécessité d’un terrain de jeux et d’expression. Dans une architecture aux dimensions réduites à leur échelle, ils joueront à habiter, à déménager,  à peindre ; L’ensemble pourrait constituer une simulation pour des projets de transformation de la ville ». Quant à moi, je développe le projet d’un mobilier urbain dispersé aux abords immédiats des logements : tonnelles, bacs à sable, aires de jeux. J’envisage d’accompagner les habitants dans la conception d’un mobilier personnalisé se référant à leur parcours de vie.

Un projet de château

Jacques défend son projet de château : « La nécessité d’agrandir les ateliers par d’autres locaux, la présence d’un terrain libre à proximité de l’école des Maradas qui abrite les ateliers, l’idée d’un terrain d’essai pour l’imagination des habitants comme par exemple l’édification d’un four à pain, d’un tour de potier, d’une serre avec son petit jardin des plantes ou d’un kiosque à musique…Il n’est pas question de faire réaliser par les habitants un rêve d’architecte, mais d’assembler les bouts d’imaginaires propres à chaque habitant avec un soin d’artisan délivré des lois de la rentabilité. Avec une salle, une amorce de patio et de petits espaces greffés, le château de tout le monde serait un terrain d’aventure pour adulte de 7 à 77 ans ».

 Une association d’habitants « Information et Recherche  et les délégués élus par les habitants en Mars 1974 pour siéger en observateurs au Syndicat Communautaire, envisagent de créer un centre d’information sur l’urbanisme et la vie locale à destination des habitants.  Quelques-uns des habitants concernés réagissent mal au projet du château : « Nous préférons nous approprier un équipement existant tel que l’antenne d’accueil des Touleuses pour l’aménager en centre d’information et de rencontre entre habitants. En faire un autre, pourquoi pas, mais ce n’est pas le plus urgent ». Ce groupe envisage de s’approprier un local collectif résidentiel pour y mener une action de sensibilisation à l’urbanisme et à la vie locale. Il a l’intention de créer un espace d’ accueil et d’exposition avec l’aide des ateliers communautaires. D’autres s’inquiètent de l’investissement nécessaire à la réalisation du « château » et préfèrent commencer par de petites constructions légères disséminées dans le quartier qui pourraient préfigurer la construction ultérieure du château.

Marc et Frédéric quittent les ateliers pour se consacrer aux technologies douces. Marc était découragé par l’absence de directives et par la timidité des habitants : »S’il faut leur tenir la main, ça n’a plus de sens ». Ils avaient envie de signer quelque chose. Ce devait être un bouquin, « La face cachée du soleil », qui eut un grand succès. Les échéances fixées par les institutions, l’insécurité financière dramatisait nos différents à l’intérieur de l’équipe d’animation. Jacques et Hélène venaient de Paris nous apporter la bonne parole à Françoise et moi qui vivions à Cergy et à qui nous revenaient les contacts avec les habitants. Pour remédier à cette distribution des rôles, j’exige de chacun qu’il prenne la responsabilité d’un projet précis et je fixe un délai de trois mois pour laisser à chacun le temps de réunir un groupe d’habitants intéressés. Jacques et Héléne me soupçonnent alors de vouloir les faire partir des ateliers, ce à quoi je réponds que ce sont les habitants qui décideront des projets et des animateurs dont ils auront besoin au terme des trois mois de délai.

Le soutien du FIC, l’opposition des élus locaux

Le 2 mai, Hélène et Jacques insistent sur la nécessité d’étoffer l’équipe d’animation dont ils prétendent qu’à terme celle-ci pourra remplacer l’Etablissement Public d’Aménagement… De quoi faire frémir le Directeur Adjoint de l’E.P.A. , Philippe Lachenaud « On ne peut pas demander à l’E.P.A. de financer une structure destinée à le remplacer. Je ne comprend pas que vous vouliez prolonger et même étendre l’équipe des six animateurs. La multiplication des projets ne doit pas être le prétexte pour agrandir l’équipe d’animation ; L’idée des ateliers ne tient plus dès lors que l’équipe est maintenue, voir renforcée. La prise en charge des projets par les habitants devrait correspondre au passage de moyens abondants à des moyens plus modestes. Il faut préparer la gestion future sur la base de budgets locaux et d’une concurrence avec les autres types d’animation. Aujourd’hui les actions sont menées à 90% par les animateurs et à 10% par les habitants ; Il faut enclencher le processus inverse. L’intérêt de la phase de transition est de conduire à la disparition de l’équipe des animateurs et non pas à son expansion. Plus qu’une question d’argent c’est une question de fond ». Je demandais une coopération avec l’E.P.A. Ph.Lachenaud me répond qu’il ne pouvait pas dialoguer avec nous sur un projet tant que celui-ci n’était pas porté par les habitants. Un habitant fait remarquer que les ateliers posent le problème de l’anti-urbanisme par rapport à un urbanisme technocratique coûteux et séparé de la population. Un autre soulève la question du bénévolat « Passer au bénévolat revient à stopper toute action ; Les gens veulent bien s’approprier les ateliers mais je doute qu’ils aient le temps d’y travailler comme animateur ». Annick Bouret, représentant le PCA espère pouvoir obtenir un financement complémentaire : « Si vous lâchez le 30 Juin, j’ai peur que tout le projet s’écroule ». Le représentant du FIC appuiera notre demande d’une deuxième année de financement.

Le représentant de l’EPA en se disant déçu par les ateliers communautaires provoque l’unanimité contre lui. Une motion est rédigée puis approuvée par une soixantaine de présents pour être ensuite envoyée à l’EPA. Les utilisateurs des ateliers réunis le soir même du 2 Mai, s’étonnent du manque d’empressement de l’EPA qui rechigne à soutenir financièrement les activités des ateliers alors qu’il n’hésite pas à financer d’autres activités culturelles . Chacun pense alors au Centre d’Animation Culturelle , l’organisme officiel d’animation de la ville nouvelle, qui dispose d’un budget annuel de plus de 140 millions de francs et d’une équipe de vingt animateurs, alors que les ateliers ne disposent que de 20 000 francs par an. Les habitants insistent auprès de l’EPA pour que celui-ci leur apporte le soutien financier nécessaire au moment où ils s’apprêtent à constituer une association loi 1901.Il rédigent une motion qui sera envoyée à l’E.P.A : « Les habitants utilisateurs des ateliers communautaires réunis en assemblée le 2 Mai s’étonnent du manque de motivation de l’E.P.A. à continuer à supporter financièrement les activités des ateliers communautaires, alors qu’ils constatent que cet établissement accepte de financer par ailleurs d’autres actions à vocation culturelle sur le territoire de la Ville Nouvelle ( par exemple subvention à l’école de musique, apports financiers extrêmement importants en matière de télédistribution). En conséquence les habitants de la ville nouvelle insistent auprès de l’E.P.A. afin qu’il accepte de les aider en leur apportant le soutien financier nécessaire, au moment où les habitants prennent eux-mêmes en charge les ateliers communautaires par la constitution d’une association régie par la loi 1901 ».

Le 17 Mai, le Sénateur Maire de Pontoise, le Directeur de l’EPA, le Maire de Cergy viennent répondre aux questions des habitants dans la maison de quartier. A la question : Que deviendront les ateliers Communautaires, le Directeur de l’EPA réitère sa déception devant les résultats obtenus : « Payer des architectes pour vendre de la soupe sur le marché, c’est du gaspillage ». Réponse des habitants : « Les A.C ont montré que les gens sont capables de prendre en charge leur cadre de vie. Il existe une autre forme d’animation que celle que vous proposez et qui consiste à consommer passivement des spectacles ».

Concernant le projet d’un centre d’information et recherche, le Sénateur Maire répond : « Vous me demandez si oui ou non vous êtes prêts à nous donner une subvention pour que nous puissions travailler. Je vous réponds très franchement oui, à condition que vous ne passiez pas votre temps à déblatérer sur ce que nous faisons ». En Octobre 1974, les élus locaux refusent la subvention que propose le Fond Interministériel culturel destinée aux ateliers communautaires comme ils refusent de subventionner un centre d’information animé par des habitants. Hélène nous quitte. Lacan lui a conseillé d’écrire ses mémoires plutôt que de s’engager dans une psychanalyse. Françoise et moi sérigraphons une affiche provocante : « Ateliers communautaires à céder. Matériel et locaux gratuits » Jacques furieux nous accuse de démagogie : « Les habitants patrons ? Non merci, pas pour moi ».

Un raccourci en image

Contrairement aux élus, les habitants se sont appropriés les ateliers communautaires en participant à de nombreuses réalisations dans le premier quartier de la ville nouvelle, celui de la Préfecture : Le chameau, la coloration d’une fontaine, la mosaïque d’une deuxième fontaine, les champignons aux Touleuses ; Le labyrinthe, le manège, le bac à sable, la tonnelle aux Plants. Trois guerres opposèrent les habitants qui finir par se réconcilier. La guerre des portes peintes se conclut sur la réalisation d’une fresque consensuelle.

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