La transversalité des échelles de participation

 

De l’immeuble au territoire

Lorsque un certain nombre de jeunes architectes lauréats des programmes lancés par le Plan Construction et Architecture ( Ministère de l’équipement) militant du Mouvement MARS 76 se sont concertés pour intervenir auprès les habitants de Cergy Pontoise, en 1976 donc, certains envisageaient de faire des propositions pour les futurs quartiers de la Ville Nouvelle. Je les ai dissuadés d’intervenir en concurrence directe avec l’Etablissement Public d’Aménagement. Au stade du concours des maisons de ville, à Jouy le Moutier, leur intervention traitait à la fois du logement et de la structuration urbaine d’un morceau de quartier. Les architectes de Mars 76 et les habitants conçoivent alors un projet qui fait abstraction du plan directeur tracé par les urbanistes de l’Etablissement Public. En ce sens il s’agissait d’un contre projet qui respectait l’esprit du concours mais pas sa forme. Dans l’école d’architecture de Paris la Villette où j’ai enseigné trente années durant, un de mes proches collègues était un des leaders de la Fédération Nature Environnement, la Fédération qui regroupe, au niveau national, la quasi totalité des associations de défense de l’environnement. Il privilégiait la participation à l’échelle de l’urbanisme et s’accommodait mal d’une participation limitée à la seule conception d’un groupe de logements. A ses yeux la participation n’avait de sens qu’à partir du moment où la vie associative se mobilisait pour remettre en cause ou infléchir l’ensemble d’un projet d’urbanisme intéressant l’avenir d’une collectivité territoriale. La participation à la conception de son immeuble avait un caractère privatif qui lui semblait suspect alors que la mobilisation en faveur de la protection d’un paysage constituait une action militante d’intérêt public. Je persistais à penser que si les objectifs et les modes d’approche différaient, rien ne les empêchait d’interférer, bien au contraire. Dans le fameux écoquartier Vauban à Fribourg sur Main, les écologistes ont tout à la fois conduit la réhabilitation d’une ancienne caserne pour en faire un quartier durable exemplaire et mis en œuvre un habitat écoconstruit, à commencer par le leur. Comment qualifier un quartier sans qualifier son habitat et vice-versa ? Au moment où le monde professionnel préconise des approches transversales, il serait paradoxal de vouloir tracer une frontière entre l’échelle de la proximité et celle du grand paysage. L’interface entre les deux échelles est non seulement souhaitable mais inévitable comme en témoigne mon interview d’Hervé Saillet co-fondateur de Robin des villes puis de CUADD, en Mars 2014.

– Quelle est l’origine de l’Association Robins des Villes ?

– La réforme l’enseignement de l’architecture  initiée par le Ministre de la Culture Douste Blazy s’est  mise en place en 1995 et 1996, à la fin de mes études à l’école d’architecture de Lyon. Cette réforme prévoyait une diversification des métiers de l’architecture. Avec un petit groupe d’étudiants nous avons mené une enquête approfondie dans les agences d’architectes mais aussi dans les agences d’urbanisme publiques et privées. Nous avons constaté un grand écart entre deux pratiques éloignées : celle des urbanistes qui porte sur la réglementation et la planification territoriale ; Celle des architectes qui porte sur la réglementation les techniques de construction, le souci du détail constructif et du choix des matériaux. A l’époque s’ajoutait à cela l’arrivée de l’informatique qui exacerbait  les préoccupations techniques. Entre ces deux échelles existait un grand vide. Personne ne se préoccupait des besoins des gens. Nous avons interrogé l’éducation populaire ; Nous ne trouvions pas grand chose concernant l’architecture et l’urbanisme. Les associations « Les bruits du frigo » et  « Robins des villes ont été créées en 1996-97, à peu près au même moment, pour combler ce vide.

– Les Robins des villes se sont fait connaître par une pratique nouvelle, celle des promenades urbaines suivies de débats et de rencontres publiques.

–  L’association « Robins des villes » a commencé par des actions événementielles dans l’espace public qui lui permettaient de recueillir les témoignages des gens concernant notamment des grands projets urbains qui étaient lancés à la fin des années quatre vingt dix. Nous nous sommes également investis dans le milieu scolaire pour y développer une éducation à la ville. Nous sommes vite devenus le poil à gratter des CAUE dont un des objectifs initiaux était la sensibilisation des populations à l’urbanisme et à l’architecture. En réalité la plupart d’entre eux avaient délaissé l’accompagnement de la population dans la transformation des quartiers. Et pourtant le public participe à leur  financement  par le truchement de la taxe locale d’équipement devenue par la suite la taxe d’aménagement.

– Les CAUE ont été, très vite après leur création, accaparés par les élus et financeurs qu’ils accompagnent en priorité, l’essentiel de leur relation avec les particuliers étant le conseil architectural lors des projets de permis de construire de maison ; Ensuite ces particuliers sollicitent rarement des architectes.

– En 1997, Robin des villes a reçu une lettre recommandée du CAUE du Rhône qui nous interdisait d’intervenir dans les collèges de Vaulx-en-Velin. Nous sommes allés voir l’Ordre des Architectes. Au moins, l’initiative intempestive du CAUE qui s’est calmé. Nous avons continué à nous rapprocher des centres de loisir, des écoles et ce faisant des  enseignants, des parents et des associations d’environnementalistes. Nous étions de plus en plus appelés par des collectifs d’habitants qui voyaient venir des projets de démolition dans leur quartier.

A Saint Etienne nous avions été appelé en 1998, lorsque la ville s’apprêtait à détruire une barre de 500 logements sociaux et son quartier environnant pour faire place nette à la construction d’une clinique privée. La ville a rasé la barre : « Circulez ; il n’y a rien à voir ».  Nous constations un décalage énorme entre le discours officiel sur la concertation et la réalité des pratiques expéditives.

–  En vous plaçant aux côtés des habitants vous êtes vous condamnés à l’impuissance ?

– La préfecture de Région nous a confié une étude d’observation d’une cinquantaine d’opérations de restructuration urbaines en cours, en Rhône-Alpes. Pendant toute une année, nous avons interrogé tous les chefs de projet, ce qui nous a conforté dans notre position d’accompagnateur-facilitateur en urbanisme.
La ville de Bourgoin-Jallieu nous a sollicité pour organiser une concertation préalable portant sur l’aménagement d’un grand ensemble HLM au Nord de la ville, coupé par une autoroute. Nous nous sommes aperçus que la municipalité voulait  tirer parti de la concertation pour réintroduire la voiture partout alors que celle-ci avait été maintenue en périphérie  par le plan d’urbanisme des années soixante dix qui anticipait sur les écoquartiers d’aujourd’hui. Deuxième constat : le bailleur social souhaitait détruire une tour voisine du centre commercial au motif qu’elle s’était vidée de ses locataires. En réalité il devint clair que le bailleur organisait lui-même une vacance artificielle alors que la liste d’attente des demandeurs de logement s’allongeait. Les acteurs locaux avaient une stratégie tellement étrange que leur dossier n’a pas été retenu par l’ANRU. A cette époque Robins des Villes a commencé à répondre avec les architectes et urbanistes dans des missions d’études de maîtrise d’œuvre au même titre que les autres  BET thermiques, ou de structure.

– La concertation a ses propres piéges… dans lesquels vous n’êtes pas tombé à Vaulx-en-Velin où vous m’aviez invité à une manifestation sur le site du CARRÉ DE SOIE. Là votre rôle a été déterminant.

–  Le CARRÉ DE SOIE était l’un des trois ou quatre grands projets emblématiques du Grand Lyon. Les établissements RHODIA s’étaient installés, au 19 ème siècle, à proximité d’un barrage sur la Saône qui leur garantissait l’alimentation en eau. L’industriel avait construit une cité ouvrière à côté de l’usine. En 2003, sachant qu’une nouvelle la ligne de tramway allait desservir Vaulx-en-Velin et passer à quelques centaines de mètres du site industriel, un investisseur, propriétaire de casinos achète le site, soit 20 hectares de terrain, à bas prix celui d’un banal  terrain industriel.  Les élus ont oublié de l’acquérir au titre de réserve foncière…C’est pourtant la collectivité qui a apporté la plus-value.  Afin  d’empocher celle-ci, de 2003 à 2006, le spéculateur revend tout par morceaux, dont le site d’un nouveau quartier à Bouwfond-Marignan, un important promoteur européen.
Dès 2003 Robins des villes avait été interpellé par un collectif d’habitants qui redoutait que la cité ouvrière ne soit détruite. En 2007 Robin des villes organise une manifestation dans le bâtiment central de l’usine dessiné par Tony Garnier. L’association monte un dossier de classement qui est envoyé à la DRAC. En 2009 le classement est entériné, mais entre temps une des deux ailes de l’usine a été démolie. Un premier projet d’urbanisme conçu par Devillers est bloqué : Robins des villes s’est aperçu qu’aucune étude n’avait été faite sur le niveau de pollution des sols. Après un long bras de fer et des recours de permis de construire, l’administration du grand Lyon a fini par entendre la question. La dépollution est entreprise…La collectivité décide de réhabiliter les deux bâtiments existants pour en faire une vitrine des nouvelles entreprises lyonnaises, en immeuble de bureaux passif.

– Quittons la saga des Robins des villes qui se poursuit en région lyonnaise mais sans toi puisqu’en 2008 tu crées CUADD dont tu ouvres les bureaux à Cery-Pontoise. Quelles sont les raisons de ce passage  du projet urbain au projet architectural ?

– Je me suis aperçu que l’urbanisme participatif, c’est bien, mais c’est frustrant : Il arrive au moment où les projets se mettent en place et alors : « Circulez il n’y a plus rien à voir ». Dès qu’on arrive à la phase de qualification d’un projet et que l’architecte a été choisi, les élus et les techniciens arrêtent la concertation.
Au Carré de Soie nous avions obtenu une étude sur les micro-paysages du quotidien. Nous étions passé de la concertation « négative» à une concertation positive qui portait sur les petits espaces publics, les carrefours, les angles de rue, les squares, les accès aux petits équipements publics. Chaque rencontre publique, chaque débat avec la population vivant déjà au centre de Vaulx-en-Velin, était un feu d’artifice de propositions et  d’idées. Nous pensions que le projet final allait tenir compte et prolonger notre relation avec les habitants. Nous avons dessiné une cinquantaine de microprojets. Mais très vite nous avons constaté que les calques des concepteurs ne se superposaient pas avec les nôtres. Il n’y avait pas de croisement entre nos plans et les plans des autres intervenants : bailleurs sociaux, services municipaux, services du Grand Lyon… Puisque notre approche de l’urbanisme à l’habitat s’avérait ne pas  fonctionner, j’ai éprouvé le besoin d’inverser notre approche et de partir des habitants et de l’habitat pour aller vers l’espace public.

– Ce besoin t’a conduit directement au projet du Grand Portail à Nanterre.

– J’ai répondu à l’appel d’offres lancé en Décembre 2008 par la ville de Nanterre et l’EPADESA. Le maire voulait mettre en place un projet d’habitat participatif dans le cadre de l’écoquartier Hoche situé entre la Seine et le quartier de la Défense. CUADD a été retenu pour accompagner 15 familles issues du parc HLM, candidats à l’accession sociale.

En Mai 2009 les candidats, une fois sélectionnés, se sont réunis une fois par mois dans un équipement municipal pour réfléchir à leur projet. Le travail de programmation s’est terminé dans les délais prévus.

– C’est au niveau du chantier que tout s’est déréglé …

– Déjà un peu avant ; Au moment de déposer le dossier des esquisses, l’architecte s’est aperçu que le terrain était assujetti à deux directives urbanistiques contradictoires, l’une établie par la municipalité, l’autre établie par l’aménageur public. Pendant que l’administration réglait cette question, nous avons sensibilisé les futurs habitants à l’écoconstruction et à sa maintenance. Pour les faire patienter nous les avons aidés à créer une association.
L’architecte a choisi une technique hybride : ossature béton et remplissage en brique thermique. Une seule entreprise a répondu à l’appel d’offres compte tenu de la nouveauté du système constructif et du peu d’importance du projet.  Trois professionnels devaient contrôler la bonne marche du chantier. Trois mois avant l’achèvement du chantier l’entreprise chargée du chantier voisin s’aperçoit qu’un des deux bâtiments construits n’a pas de fondation. Une autre entreprise est choisie, mais la construction est bloquée une deuxième fois : la couverture avait de nombreuses fuites. Tous ses rebondissements retardent de  20 mois l’entrée des habitants dans les appartements. Se sont eux les professionnels qui ont  mis en péril le projet, et pas la participation des habitants. 

– Aurait-il été préférable que l’accompagnateur que tu étais en phase de programmation, puisse continuer à accompagner les habitants pendant toute la durée du chantier ?

– Je pense aujourd’hui que pour garantir  le respect des attentes des habitants tant dans les prestations des entreprises que celui des coûts de sortie, il serait préférable que les habitants soient accompagnés pendant toute la durée du chantier. J’ai appris dernièrement que la coopérative Urbancoop expérimentait une méthode nouvelle qui consiste à dissocier une phase de hors d’eau – hors d’air, dotée de sa propre garantie de bon achèvement  d’une deuxième phase dite de parachèvement qui concerne les travaux de second œuvre qui sont répartis entre un compagnonnage artisanal et une autoconstruction à la demande. Urbancoop s’oriente dans cette voie après s’être rendu compte que 90% des réclamations des habitants absorbaient 80% de son temps.  Un deuxième pilote de chantier intervient pour coordonner les artisans et former les habitants autoconstruteurs. Après avoir livré le clos et le couvert, Urbancoop joue le rôle d’une coopérative d’achat qui achète matériaux et fournitures en gros de façon à pouvoir négocier les prix.

– La ville de Paris a fait appel à toi pour accompagner trois opérations d’habitat participatif qui lui permettront d’expérimenter une approche qu’elle envisage de développer dans un second temps. 

– Trois sites et trois projets de 5, 10 et 15 logements sont  envisagés. J’ai été recruté comme AMO avec la SCOP Atelier 15 pour faciliter les rencontres entre habitants  et les former aux principaux aspects du montage d’un projet. La sélection des groupes sera faite par un jury qui se réunira à l’issue de trois phases : Lors d’une  première phase, les groupes candidats remettront à la ville un projet de vie, une charte et la formule juridique de leur choix. Douze projets seront retenus au terme de cette phase. La deuxième phase consistera à passer du projet de vie à la programmation  des logements. Les groupes devront présenter une esquisse architecturale et une étude de faisabilité financière. Six projets seront alors retenus. Trois groupes finalistes seront choisis au terme d’une troisième phase qui porte sur dossier APS complété par un chiffrage détaillé du projet et par les plans de financement des futurs habitants. L’ensemble de la procédure se déroulera sur une période de 18 mois. Les groupes non retenus  et 2ème et 3ème phase seront indemnisés pour les études qu’ils auront faites.

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