Thèmes et méthodes

 

La gestion du temps

A quel moment lancer l’appel aux candidats au logement ?

A quel étape de la mis en place du projet faut-il ouvrir le partenariat aux habitants ?

La difficulté provient de la contradiction existant entre l’avantage d’avancer le plus en amont possible l’arrivée des habitants de façon à en intégrer les incidences dans le montage du projet et l’inconvénient d’inquiéter les habitants par un trop grand flou concernant les différents paramètres du projet. Tout l’art est de gérer une approche interactive. Si le cadre institutionnel d’un projet n’a pas encore été fixé, si les orientations générales d’une ZAC ( Zone d’aménagement concerté) n’ont fait l’objet d’aucun consensus institutionnel, beaucoup d’ opérateurs penseront qu’il est trop tôt pour associer les futurs habitants à la maîtrise d’ouvrage collective. D’autres penseront au contraire que les attentes de la population doivent pouvoir infléchir les orientations du projet dès le stade des les premières études de faisabilité.

Plus l’échelle de la participation porte sur un territoire de grande dimension plus les attentes de la population se différencient. Les riverains veulent être consultés dès l’annonce d’une mutation de leur quartier tandis que les futurs habitants d’un immeuble ou d’un groupement d’habitations ne seront intéressés qu’à partir du moment où les équipements, les commerces , les écoles, les stations de bus ou de tram seront précisément implantés. Tout le monde n’est pas intéressé au même moment ni motivé par les mêmes aspects d’un même projet.

Le passage à la phase de réalisation d’un projet immobilier s’effectue par touches successives et le choix du moment de l’appel aux futurs habitants n’est pas évident. S’il tarde les principales options du projet seront prises sans eux. S’il se fait trop en amont, les incertitudes risquent de nourrir les inquiétudes des candidats au logement. L’appel à la population peut-être en lui-même un élément d’une stratégie développée au sein du Conseil municipal. La présence des habitants a un effet catalyseur certain et incite la municipalité à clarifier les données d’un projet qui, au départ, ne fait pas toujours consensus dans le conseil municipal. Les tiraillements qui peuvent exister au sein même de la collectivité locale reflètent un pluralisme de vues qui existant au sein de la population. Pourquoi privilégier un groupe d’habitants plutôt qu’un autre ? Il faut savoir répondre à cette question.

Le temps de l’accueil

«  Les habitants sont inquiets de ce qui va se passer dans l’atelier collectif, sur le temps que le projet va prendre au stade de l’étude, puis au niveau de la bonne fin du projet.

Définir un programme précis de vingt à vingt cinq séances d’atelier, en principe au rythme d’une tous les quinze jours, peut rassurer tout le monde, habitants, animateurs, architectes, élus et opérateurs, même si l’expérience prouve que des réunions complémentaires doivent, dans une majorité de cas, être organisées pour surmonter des aléas imprévus. Mais le caractère contraignant du planning génère quelques risques : celui d’aller trop vite pour certaines personnes si l’on veut qu’un voisinage se consolide, ou si l’on veut permettre aux participants de revenir sur leurs intentions premières. Le programme annoncé de l’atelier doit rester ouvert à toute demande de retour sur telle ou telle question restée sans réponse satisfaisante. Toute précipitation entraine des décrochages. Il faut éviter toute sélection élitiste dans ce domaine qui touche à la fois à l’éducation populaire et à l’éducation civique. Chaque participant ne s’exprime pas forcément au bon moment. Une méthode linéaire qui ne prévoirait aucun temps mort, aucun rattrapage, aucun retour en arrière, proscrirait tout droit à l’absence, toute forme d’acculturation, ce qui serait contre performant. Tant que les gens ne sont pas engagés financièrement, la fréquentation des ateliers n’est ni obligatoire ni aussi régulière pour tous ». La participation procède du temps libre et non du travail professionnel, même si à Nanterre (PÉRIODE N°6) la municipalité a fait signer par chaque participant une sorte de convention qui prévoit un minimum d’assiduité aux ateliers.

« La possibilité de recrutement en cours de chemin s’avère souvent nécessaire, ne serait-ce que pour compenser des défections advenues pour cas de force majeure. Cela est tout à fait envisageable si les autres membres du groupe mettent au courant les nouveaux venus qui sauf exception entérinent le travail déjà accompli, et s’intègrent ». L’arrivée de nouveaux venus n’ai pas à exclure surtout lorsqu’il faut remplacer un départ. Pas question de refuser l’arrivée d’amis qui rejoignent le projet. Il importe donc de ne pas figer la démarche mais au contraire de faire preuve d’une grande souplesse d’adaptation.

Pour que le travail d’atelier ne revienne pas en permanence sur les décisions prises et ne finisse par tourner en rond, la définition d’un calendrier indicatif fixant les grandes étapes de l’avancement du projet contribue à mettre en confiance les futurs habitants. Il y a des prises de décision qui doivent être irréversibles. Ainsi dès lors que le plan masse aura été accepté par le groupe de pilotage, il sera impossible d’en modifier l’emprise au sol, ce qui ne devrait pas empêcher les architectes concepteurs d’en donner leur interprétation architecturale. Les modifications des plans individuels ne seront possibles que lors des consultations individuelles de habitants organisées par l’architecte maître d’œuvre.

Un questionnement en boucle

A l’ouverture de l’atelier comme pendant la campagne d’information, les animateurs sont soumis à une avalanche de questions formulées dans le plus grand désordre, ce qui souvent fait fuir les professionnels ; Pourtant c’est la meilleure introduction à la transversalité d’une approche qui procède nécessairement en boucle tout au long du travail de l’atelier de programmation. Chaque interrogation revient périodiquement au fur et à mesure que les intentions et leurs interfaces se précisent. Lors des premières réunions de l’atelier des habitants, les animateurs fournissent des réponses générales qui se référent à des opérations analogues déjà réalisées. Il s’agit de faire comprendre que l’objectivation du projet se fera progressivement et d’indiquer quelles sont les principales étapes de l’avancement du projet. Au stade contractuel l’animation de l’atelier porte sur une bonne vingtaine de séances hebdomadaires. En réalité l’intervention de l’équipe d’animation va bien au delà ne serait-ce que pour répondre aux sollicitations du groupe qui se sent abandonné et seul face au Maître d’œuvre, une fois la phase de programmation achevée. Le groupe a besoin d’être accompagné dans ses démarches, notamment lors de la création de l’association qui le représentera auprès des différents partenaires du projet. Sans compter le dérapage calendaire des décisions irréversibles fixé par le groupe de pilotage.

Une pédagogie réciproque 

Si au non de l’intégrité de son architecture, l’architecte évince certaines doléances qu’il estime mineures quelque soit l’importance que leur attribue tel ou tel habitant, il pourra être accusé de dirigisme. Si l’architecte se contente de prendre en compte les demandes des habitants au fur et à mesure qu’elles se manifestent, il sera accusé de valider une architecture résultante dépourvue de caractère. L’architecte doit naviguer entre ces deux écueils sans se laisser envahir par les scrupules. L’insatisfaction relative fait partie de la vie quotidienne. Pour certains elle est chronique. L’architecte doit s’en accommoder.

Dans les années quatre vingt qui furent celles de l’expérimentation, Albert Mollet, qui, au Ministère du logement et de l’Equipement, était chargé du suivi des projets participatifs redoutait l’habileté des architectes à convaincre et parfois à forcer la main des habitants. Fallait-il pour autant que les animateurs soient les plus neutres possibles? Un exemple parmi d’autres nous a fait réfléchir à l‘idéal de non-directivité prôné par certains psycho-sociologues ; Une anecdote : Lors d’une séance d’atelier avec un groupe d’habitants, des parents demandent que leur chambre surdimensionnée s’ouvre par une porte-fenêtre sur une terrasse mais Ils ne prévoient aucune fenêtre pour la chambre étriquée qu’ils destinaient à leur fille ! Qui se contentera de prendre acte d’une telle attitude sans la discuter et en cas de résistance, sans la contester?

Au sortir des années soixante huit, une nouvelle génération d’architectes reprochait à leurs anciens de s’être enfermés dans leur tour d’ivoire d’artiste. Elle leur opposait, notamment au sein de Mars 76, une pratique professionnelle plus à l’écoute de la population. Cette prise de position ne suffisait pas à rassurer totalement le représentant du Ministère de l’équipement, Albert Mollet. Au bout de quelques années de «vigilance » ministérielle, le double soupçon d’une trop grande directivité comme celui d’une trop grande absence de directivité ont cédé la place à une formule adoptée par Albert Mollet et qui collait parfaitement à la réalité vécue par la plupart des équipes d’intervenants : la pédagogie réciproque. Certes cette pédagogie interactive demande du temps. Elle requiert des qualités humaines qui ne donnent lieu à aucune qualification reconnue par l’université ou les grandes écoles. Elle concerne plus particulièrement les relations de compréhension mutuelle et d’empathie entre les architectes concepteurs et les habitants.

La sensibilisation à l’architecture

« Les futurs habitants ne sont pas des spécialistes en architecture et connaissent pas ou peu d’alternatives à la banalité de nos cités. Au début des années soixante dix, ils n’imaginent pas d’autre alternative aux grands ensembles tant décriés que la maison individuelle à laquelle ils n’ont pas toujours accès. Un minimum d’information et de pédagogie s’impose à partir de photos, de magazines, de livres et de jeux d’images tels que celui proposé par V.Kalouguine avec l’intitulé « J’aime, j’aime pas » ( voir l’alinéa 25 ) ; Lorsqu’elles sont possibles, les visites de réalisations groupées autogérées sont très appréciées . Elles ont l’avantage de sécuriser les participants. Il faut toutefois prendre garde à ne pas lier de trop près sensibilisation et décision. Cette remarque vaut pour toute décision importante ayant trait par exemple au choix du plan masse ou au choix d’implantation des groupes de voisinage. Demander aux participants de prendre une décision sur un sujet qui vient d’être développé le jour même est contraire à toute pédagogie ».

Il faut distinguer le dessin utilisé comme moyen d’expression et le dessin utilisé comme moyen de conception architecturale. Il faut également se rappeler que nous, les architectes participationnistes des années soixante dix au nombre duquel je figurais, nous redoublions de bonnes intentions ; Contrairement à nos anciens nous nous mettions tellement à l’écoute des habitants, que nous étions disposés, surtout lorsque cela semblait utile à la pérennité du groupe, à céder, à contre cœur, aux préjugés architecturaux les plus conventionnels. La non directivité pouvait donner à croire qu’effectivement les architectes attendaient des habitants une prise de position architecturale. Certains habitants n’hésitaient pas à nous prendre le crayon pour corriger nos plans de distribution intérieure des pièces.

C’est sur la question des façades que l’écart entre l’implication de l’architecte et celle de l’habitant apparait le plus clairement. Avec l’expérience, j’ai vite compris que contrairement aux architectes, les habitants ne se sentent pas véritablement concernés par l’art des façades. L’esthétique des habitants se limite souvent à la simplicité ( éviter les surcoûts ) et au bon goût ( insertion discrète dans le paysage social environnant ) . A la Hayette les contrastes entre des façades hétérogènes dessinées par des architectes différents ont disparues dans la végétation que les habitants ont plantée et entretenue. Autre constat : Le point de vue des résidents porte plus sur le paysage que sur l’architecture. A Vauréal les linéaires de façades colorées présentées par les architectes ont été entérinées d’emblée sans le moindre commentaire. La façade qui s’interpose entre le paysage, le jardin et l’intérieur du logement n’est qu’une mince feuille de papier cigarette dont les architectes surestiment considérablement le poids psychologique.

La participation ne consiste pas à demander aux habitants de jouer aux architectes amateurs. S’agissant de l’aspect extérieur d’un projet, la mission culturelle de l’architecte consiste, dans le meilleur des cas, à inviter les habitants à s’exprimer sur la symbolique et la dimension poétique qu’ils aimeraient incorporer au projet. Mais c’est à l’architecte d’en imaginer l’interprétation architecturale. La symbolique peut transparaître dans le traitement de certains détails fonctionnels ou constructifs. Aux Jardies la valorisation des chapiteaux cruciformes de l’ossature constructive fait référence. Exagérer les dimensions d’un élément constructif permet d’attirer l’attention sur la dimension symbolique d’un bâtiment, une dimension physiquement ténue mais culturellement significative. Malgré tout, projet architectural, qu’on le veuille ou pas, contribue à donner une image identitaire qui mérite d’être discutée par le groupe et son architecte. Le consensus dont elle fera l’objet lui donnera sens.

Le jeu des trois pouvoirs

L’analyse des trois études de cas montre les différences d’attitude et le jeu des alliances qui, tout au long du déroulement d’une opération participative, animent et parfois opposent le pouvoir politique des élus, le pouvoir technique des professionnels et le pouvoir d’usage des habitants. Pour assurer la bonne fin d’une opération participative, il est essentiel que la Municipalité préside à la définition concrète du projet. Mais selon qu’elle le fait de façon autoritaire et très technique, ou qu’elle met en place des structures de médiation, le dialogue avec les habitants va prendre un tour différent et basculer, soit dans la philosophie de la consommation soit dans celle de la cogestion. L’innovation et l’essor de la démocratie locale dépendent bien entendu d’une volonté politique d’associer les futurs habitants et la vie associative locale à la conception d’un projet d’habitat. Seule la politique municipale permet de contenir le pouvoir technique dans son rôle d’exécutif. On est en droit de penser que la volonté municipale d’associer les habitants à des opérations d’aménagement, est un moyen pour les collectivités locales de recouvrer un pouvoir concret dont elles s’étaient démis au bénéfice de la « technostructure »

Une alliance nouvelle entre les représentants de la collectivité et sa population semble politiquement tout à fait cohérente. Mais elle n’est pas sans susciter quelques difficultés. La municipalité reste partagée entre le souci de satisfaire ses électeurs et la crainte de leur laisser trop de responsabilités. Elle craint que la démarche participative ne retarde ou ne mette en péril la bonne fin d’un projet quel qu’il soit. En s’appropriant le projet, les futurs habitants n’auront-ils pas tendance à se replier sur des exigences qui pourraient être ressenties comme autant de privilèges par l’ensemble des citadins qui eux, ne profiteront pas directement du projet ? Comment créer les conditions de la meilleure insertion urbaine ? L’existence d’espaces ou d’équipements de quartier n’est-elle pas l’occasion de déborder du logement pour favoriser également une appropriation des espaces urbains ? Dans ce cas la démarche participative ne manquera pas de mettre à jour les conflits sous-jacents. A Nantes, tel espace vert est un no man’s land parce que les habitants d’une résidence voisine souhaitent se protéger des locataires de la cité HLM-PSR qui lui fait face ; Comment redonner des chances de cohabitation conviviale dans le contexte d’un habitat traditionnellement ségrégatif ?

Si le parrainage municipal rend tout projet participatif plus crédible aux yeux de la population, Il ne résout pas pour autant toutes les questions qui se posent en cours de réalisation.

Un maître d’ouvrage classique surtout lorsqu’il exerce son métier dans le secteur privé mène plusieurs projets de front dont il sait qu’entre un tiers et la moitié se réaliseront. Lorsque c’est la collectivité qui lance un appel à projet auprès de la population le projet doit réussir. A partir du moment où un groupe de candidats au logement a mené à bien la programmation, l’abandon du projet peut avoir des conséquences difficiles à assumer par la municipalité. Si elle tient à écarter toute éventualité d’échec, la ville doit se donner toutes les chances de réussite. Notre propos a pour seule ambition d’énoncer quelques unes des conditions de cette réussite, tout en pointant quelques uns des nombreux questionnements qui subsistent.

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