L’architecte animateur

 

Extraits d’une lettre adressée à Albert Mollet, en Avril 1980

A.Mollet était chargé de suivre, au Ministère de l’Equipement, le bon déroulement des projets qui bénéficiaient d’un crédit de recherche au titre de l’expérimentation architecturale.

« Tous les architectes s’accordent à dire que le champ de l’architecture va de l’aménagement du territoire à la conception de la petite cuillère. Encore faut-il que certains architectes acceptent de se consacrer à la conception des petites cuillères, et plus particulièrement à celles qui permettront aux habitants d’ajouter leur grain de sel à la cuisine architecturale.

Une dizaine d’années de pratiques architecturales au service de la vie associative m’amène à faire le point sur des animations culturelles souvent aussi attractives qu’éphémères, à la ville Neuve de Grenoble Echirolles ; Dans une période de préfiguration de la maison de la Culture d’Angers ; A Hérouville Saint Clair, dans la nouvelle maison de quartier. Avec la mise en place des ateliers Communautaires de Cergy-Pontoise, j’exerce de 1973 à 1976 la fonction d’animateur salarié à mi-temps d’une association d’habitants. En 1976, je participe au concours « Maisons de ville » avec des collègues du mouvement Mars 76. De 1978 à 1983, je mets en place deux projets de neuf maisons chacun, sur un terrain réservé par l’Etablissement Public de la ville nouvelle. Dans le compte rendu de la démarche collective, j’analyse quelques unes des difficultés qui compliquent les relations entre les architectes et leurs clients. En 1978, dans le cadre du concours « Immeubles de ville » je m’associe à l’atelier de Jean Nouvel pour proposer plusieurs niveaux d’articulations entre le projet urbain et son appropriation par les habitants. Le jury très influencé par les nouvelles théories réductrices du post-modernisme élimine les vingt projets participationnistes de ce troisième quartier de la ville nouvelle. Il s’extasie devant les cages d’escalier des immeubles sociaux joliment traitées en colonnade. En 1977 je participe à la fondation du Mouvement de l’Habitat Groupé Autogéré à Nantes. En 1980 le MHGA ouvre un atelier des habitants pour élaborer la programmation d’une cinquantaine de logements sociaux au faubourg Montmélian à Chambéry. Je rejoins l’équipe réunie par Yves Delagausie , Urbaforum afin de mettre en place un atelier d’habitants.

Tous ces travaux ont un même objet qui est d’aider les habitants à définir leur habitat. Le fichier du CCI ( datant, comme ma lettre, du début des années quatre vingt) inventorie les expériences participatives françaises dans le contexte européen où de très nombreux travaux analogues existent qui appellent de nouveaux comportements professionnels. Dans la mesure où ce qui aujourd’hui apparaît comme autant d’expériences exceptionnelles et dispersées est amené à se développer, il est raisonnable de penser qu’un nouveau profil d’intervention professionnelle se fait jour. C’est tout au moins la thèse que je défend dans cette lettre.

.Le terme d’architecte animateur vient de l’idée qu’un architecte puisse être chargé d’organiser en amont du projet les meilleures conditions de participation des habitants à la conception de leur habitat. Son objet consiste à donner la possibilité aux habitants qui le désirent, de s’impliquer dans l’élaboration d’un projet d’architecture les concernant. La traditionnelle enquête sociologique sur la nature présumée des besoins laisse place à l’expression directe de la demande ; une demande qui n’est plus figée dans l’interprétation qu’en fait un sondage, mais, au contraire, qui évolue en fonction d’une dynamique de groupe que l’animateur à la responsabilité d’amorcer et de renforcer par un travail collectif, au contact des représentants institutionnels intervenant dans le projet.

. Dans un atelier d’habitants l’individu n’est plus isolé dans l’effet miroir du questionnaire qui le renvoie à ses propres interrogations et l’incite à se rabattre sur des idées reçues et des conditionnements normatifs. Au contraire, face à l’animateur qui lui expose un projet d’innovation sociale, l’habitat réagit en fonction de ses propres envies d’innovation. En intervenant à l’origine d’un projet l’animateur donne crédibilité à un projet ouvert à partir de quelques orientations générales données par les intervenants institutionnels qui lui font appel…

L’animateur architecte travaille avec les habitants pendant leur temps de loisir alors que l’architecte de projet évolue dans un monde de professionnels dont le travail est de construire. Jusqu’à présent cette différence de contexte n’a pas été estimée à sa juste mesure. La plupart des « méthodologies » de la participatives  ont été élaborées par des architectes dont la profession est centrée sur la problématique de la production architecturale. Ces premières méthodes relèvent de l’agence ouverte. Sont absentes les « techniques » de bien être ou d’épanouissement susceptibles d’intéresser les habitants par leur caractère récréatif. J’en veux pour preuve les théories participatives existantes : La combinatoire mathématique de Yona Friedman, les patterns de Ch.Alexander ou les technologies flexibilistes de type mécano appartiennent plus au monde de l’architecte concepteur qu’à celui de l’habitant pendant son temps disponible.

Sans s’en rendre compte l’architecte de projet a tendance à inviter l’habitant à partager son métier, ce qui n’est aucunement l’objet de la participation. L’architecte animateur prend ses distances avec le monde de la construction sans en ignorer les contraintes. Il sert à l’occasion de garde-fou mais sa fonction première consiste à encourager l’habitant à apporter sa contribution spécifique… Grâce au soutien de l’architecte animateur, l’habitant hésite moins à marquer son espace de vie. Par ailleurs il découvre le contexte socio-économique de la production de l’habitat. En rencontrant les différents intervenants d’un projet il accède à une véritable citoyenneté.

Le travail d’architecte animateur n’échappe pas aux critiques qui frappent toutes les formes d’assistance sociale. Il a au moins le mérite d’attirer l’attention sur un manque de participation qui n’est pas un signe de bonne santé ni sociale, ni architecturale. Manifestement ni la critique gauchiste de la société de consommation, ni les systèmes D des technologies alternatives ne libèrent les interventions d’une population dans l’aménagement de son cadre de vie. Les raisons en sont multiples :

– La négation des désirs non conformes aux modèles sociaux dominants.

– L’affaiblissement du MOI dans une société de plus en plus structurée.

– La disparition des cultures communautaires causée par les déracinements successifs d’une population souvent incitée à la mobilité et par la ségrégation fonctionnaliste des générations.

– La peur d’agir pour soi dans une société de services programmés où l’estime de soi est dévalorisée au bénéfice du spécialiste.

L’architecte animateur a un rôle de médiateur entre les professionnels de l’habitat et les préoccupations des candidats au logement… On constate, notamment, l’impuissance de l’administration à contenir le « mitage » de l’habitat pavillonnaire. On constate l’impuissance de l’EDF à contrôler un usage économe de l’énergie. La techno-structure a du mal à expliquer que le petit appareil de chauffage d’appoint branché aux heures de pointe risque de provoquer la panne des réseaux de distribution. Dans l’habitat social institué on constate la désertion et les disfonctionnements des locaux collectifs résidentiels. Quelques exemples entre mille où la responsabilisation des habitants est nécessaire…Elle ne s’opérera pas par le miracle de la spontanéité vantée par des groupes ou des individus extrémistes. Paul Chemetov n’est pas le seul à penser que la participation n’est légitime que lorsqu’elle est revendiquée par la population. Il estime que comme le pouvoir la participation ne se donne pas, elle se prend. Nous risquons d’attendre longtemps.

L’architecte concepteur forme des espaces constructibles ; L’architecte animateur forme des groupes de citoyens capables de participer à la définition de leur cadre de vie. Pour mieux exercer ce nouveau profil d’architecte, il importe de s’informer des techniques préconisées par les sciences humaines qui s’intéressent à la pédagogie, ce que j’ai fait à partir de 1974 en contactant les enseignants du Département des Sciences de l’Education de Vincennes à Saint Denis. Avec Rémi Hess, Lucette Colin Jean Marie Lemaître nous avons présenté en 1975 ( et sans succès) un projet de recherche au CORDA qui consistait à inventorier les techniques d’implication issues du courant psychodramatique, de la dynamique de groupe, du courant du potentiel humain ( Bio-énergie,gestalt, groupes de rencontres) . Il ne s’agit pas pour autant de sombrer dans une psychosociologie de bistrot et de perdre de vue l’objectif architectural. «  Il existe une structuration de chaque individu à l’espace qui s’enracine dans les désirs multiples contradictoires que ne cherche, en aucune manière à démêler l’architecte. On évite cette démarche au nom d’arguments réalistes comme si ces désirs que l’habitant projette sur un lieu de vie n’existaient pas ou n’avaient pas de réelle importance ». Il est clair que les processus d’auto-invalidation renforcés par des processus de normalisation sociétale ne peuvent être ni abordés ni débloqués par un recours « magique » à une technologie constructive, quelle qu’elle soit. L’habitat n’a de rapport au béton armé que dans l’esprit du constructeur. L’habitant préfèrera choisir un papier peint ou accrocher un tableau au mur, un mur dont le matériau lui importe peu. Mes travaux concernant le portrait-paysage consistent à proposer des exercices d’expression faisant la médiation entre l’architecture et les attentes individuelles des habitants vis à vis de l’espace physique dans lequel ils vivent. Certains recherchent un espace très ouvert sur l’extérieur. D’autres au contraire souhaitent vivre dans un espace protégé plus fermé. Certains préfèrent la fluidité et la continuité spatiale, d’autres préfèrent le cloisonnement … Il s’agit d’explorer avec les habitants leurs rapports à leur espace de vie ». Fin du courrier.

L’architecte animateur est attachée à l’idée que la création ne doit pas être exclusivement réservée à une élite de spécialistes mais qu’elle peut se manifester d’une façon diffuse à des degrés divers dans l’ensemble d’une collectivité.

Dans l’ECHO N°19 de la revue des Conseils d’architecture et de l’environnement

( les CAUE) , en Décembre 1980, je suis interviewé sur le thème de l’architecte animateur. Je rappelle que dans les commissions de réforme de l’enseignement lancées par André Malraux et poursuivies par Max Querrien, la volonté générale était de vouloir tremper la population dans un bain de bonne architecture et réciproquement, de tremper l’architecture dans un bain de participation populaire. Depuis lors je me suis efforcé de passer de l’utopie au professionnalisme. Pas si simple. En 1980 il était bien trop tôt pour envisager une formation nouvelle à un nouveau métier. Trente ans après, cela devient souhaitable et possible.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s