L’expérience européenne

 

Dans mon livre Voyages dans l’Europe des villes durables (épuisé, aux éditions du CERTU) j’ai pointé les villes qui ont été le théâtre d’initiatives durables exceptionnelles. A Berlin, c’est au Prenzlauerberg qu’une réhabilitation à la fois environnementale et participative a fait, en une vingtaine d’années, de ce quartier sinistré le quartier le plus branché de Berlin. A Munich l’association Urbanes-Wohnen, depuis plus de quarante ans, n’a pas cessé de surprendre par la pertinence et le succès populaire de ses combats en faveur d’une ville durable où il fait bon vivre pour la population la plus modeste. Sa campagne en faveur du verdissement des cœurs d’îlots, dans les années soixante-dix quatre vingt, a eu un succès retentissant dans toute l’Allemagne. Depuis une vingtaine d’années Urbanes-Wohnen met en place des projets participatifs dans d’importants programmes de réhabilitation et des projets urbains.

J’ai choisi de conclure ce livre sur une note optimiste en racontant les bienfaits de l’approche participative appliquée à l’ensemble d’une ville qui est en passe de devenir, après Fribourg, la seconde Mecque européenne du développement durable.

Les professionnels intéressés par le développement durable ont entrepris, dans la première décennie du nouveau millénaire deux pèlerinages : celui de Bedzed, au Sud de Londres, une remarquable opération d’écoconstruction qui n’a cependant ni la taille ni l’implantation d’un écoquartier (absence d’équipements et de connexion avec la ville voisine) comme le pensent certains de ses visiteurs ; Et celui du quartier Vauban à Fribourg que l’on doit au militantisme des verts. Depuis la parution du livre de Bruno Parasote, en Février 2011, la ville de Tübingen est en train de devenir une destination attractive pour les voyages d’étude.

Ma première visite de la ville de Tübingen date de 1995.Je la dois à Michel Aguilar, un architecte français qui s’est installé à Tübingen, une fois ses études terminées dans l’atelier de Frei Otto à Stuttgart. Après avoir travaillé avec Joachim Eble à la construction du Shafbrühl , à Tübingen (la première réalisation d’écoconstruction en Allemagne) , Michel Aguilar a conçu et réalisé plusieurs projets exemplaires dans les quartiers Sud de Tübingen, notamment deux reconversion de bâtiments militaires et une création d’école maternelle. Dans le cadre de la formation permanente de l’ENSA de Paris La Villette, je suis retourné à Tübingen, une année sur deux, depuis 1995, douze années durant, éprouvant toujours le même plaisir à déambuler dans les rues de cette extraordinaire ville et de la contempler depuis la terrasse du Neckar-Muller. J’ai donc eu la chance d’y observer l’essor de l’approche participative dans la construction de plusieurs quartiers ; Quelle n’était pas ma joie de voir qu’à Tübingen, la flamme de l’habitat participatif qui connaissait, en France, une longue éclipse (1985- 2005), pouvait embraser l’art urbain et lui donner un sens tout autre que purement formaliste.

La première partie du texte qui conclut ce tome N°2 a été écrite en 1990 ; La deuxième partie en 2007. Je recommande aux élus et aux aménageurs des écoquartiers français de lire cet épilogue avant de prendre l’avion pour Tübingen via Stuttgart. Nous nous déclarons européens mais qui d’entre nous s’intéresse suffisamment à la ville européenne pour venir s’y ressourcer ?

Les banquiers si prompts à spéculer avec l’argent du contribuable et si précautionneux à lui faire crédit, devraient s’offrir un petit voyage d’étude auprès de leurs collègues de la région de Tübingen, pour admettre et comprendre pourquoi un groupe de futurs co-propriétaires, notamment en Allemagne du Sud, est statistiquement plus sûr qu’un promoteur immobilier qui a coutume d’entreprendre trois opérations pour n’en réaliser qu’une et à qui il arrive de faire faillite.

L’histoire des écoquartiers ne se joue pas dans la simple application de l’urbanisme réglementaire. D’abord parce que le concept est né bien avant la réglementation ; Ensuite parce qu’elle s’inscrit dans l’histoire des villes qui militent en faveur du développement durable. C’est le cas de Tübingen, une des trois villes universitaires les plus anciennes d’Allemagne ( Heidelberg ,Freiburg on Brieslau, Tübingen), une ville qui après s’être fourvoyée lors de la deuxième guerre mondiale, s’est transformée en terre d’expérimentation dans une perspective du développement durable, depuis la construction du quartier du Schafbrühl en 1985-86, jusqu’à la construction du quartier de Mülhenviertel, en 2008-10, en passant par la réhabilitation des casernes dite du quartier français , en 1995 -98. En 2002 la ville de Tübingen a reçu le prix européen de l’urbanisme régional.

Tübingen, une ville d’histoire vivante

Tübingen est avec Heidelberg et Fribourg, l’une des trois plus anciennes villes universitaires d’Allemagne. L’université catholique y a ouvert ses portes en 1477 ; le collège de théologie luthérienne a ouvert les siennes en 1536. Sur une population totale de 81 000 habitants la ville compte 26 000 étudiants. Tübingen se situe à 50 km au sud de Stuttgart, dans une campagne vallonnée, sur une ligne de collines qui surplombe la rivière du Neckar et donnent vue sur le Jura Souabe au Sud-est de la ville. Les maisons à colombage et les ruelles médiévales du centre historique ont été restaurées, notamment grâce à une politique de réhabilitation douce menée à l’initiative de l’urbaniste Andreas Feldkeller. La qualité du site et la richesse patrimoniale de la ville ont incité ses habitants au respect de l’environnement. Des cohortes de cyclistes et de piétons animent les ruelles médiévales. Deux des trois plus anciennes institutions universitaires d’Allemagne, l’université catholique et l’université protestante, s’y côtoient dans des bâtiments massifs où ont enseigné des hôtes aussi illustres que J. Kepler, Gmf Hegel, H. Hesse. Le poète F. Hôlderlin a vécu la dernière partie de sa vie dans l’une des superbes maisons qui borde la rivière du Neckar. En parcourant les ruelles pavées du centre ancien le visiteur côtoie le passé et l’avenir : au rez de chaussée des façades médiévales , des ordinateurs dernier-cri, un mobilier de design ou des équipements high-tech attirent l’attention des visiteurs. Des groupes d’étudiants discutent à la terrasse des cafés ou sur les marches en pierre incrustées dans la pente de la ville. Autour du centre ville, des villas modernes se fondent dans les arbres.

La réhabilitation urbaine comme projet social

Andréas Feldkeller nommé urbaniste à Tübingen en 1972 s’est très rapidement opposé au projet de rénovation que proposait un urbaniste autrichien réputé, le Pr Albers, à la municipalité soucieuse de parer à la dégradation du centre ville vétuste et embouteillé par les automobiles. Pour « moderniser » le centre ancien, ce professeur de l’université de Graz jugeait inévitable de démolir les îlots les plus dégradés et de les remplacer par quelques tours de huit étages dispersées dans le paysage urbain ( le complexe de San Gimignano très fréquent chez les architectes ). Il envisageait d’élargir les ruelles se trouvant le long d’un parcours diagonal traversant le centre ancien, simplement pour faire passer les bus. Les universitaires et les étudiants qui pour la plupart habitent en centre ville où ils bénéficient de loyers raisonnables, ont fait prévaloir leur opposition au projet de démolition. Un professeur de géographie urbaine , Martine Furstemberg, a élaboré un plan social de réhabilitation au moment où l’Etat Fédéral lançait un plan cadre destiné à subventionner une nouvelle politique de la ville fondée sur le principe du maintien des locataires dans les logements à réhabiliter. A. Feldkeller a profité de ce plan social et du soutien fédéral pour stopper le cours de la rénovation-démolition et commencer à répertorier, avec M. Furstemberg, les bâtiments à réhabiliter ainsi que leurs habitants. Tous deux ont diagnostiqué, au cas par cas, l’ampleur des travaux à mener, les moyens et les doléances des citadins directement concernés.

Un ensemble de règles du jeu ont été formulées puis soumises à la signature des autorités municipales. Les travaux de rénovation ne seraient subventionnés qu’à la condition que les activités et les locataires soient maintenus dans l’immeuble. Le corps des architectes chargés de l’entretien des monuments historiques en Allemagne a soutenu la politique d’A.Feldkeller et de la Municipalité. Le soin avec lequel les anciennes bâtisses médiévales ont toutes été restaurées suscite, aujourd’hui, l’admiration des visiteurs. En 1980, le parking qui occupait la place de l’hôtel de ville a été supprimé, rendant celle-ci aux piétons et au marché forain qu’elle accueille trois fois par semaine. Seules les voitures des résidents du centre ont l’autorisation de circuler dans l’ancienne cité .Dans la vie courante, leurs propriétaires ont plus vite fait de prendre le vélo que de sortir l’auto du garage. A. Feldkeller n’a qu’un seul regret : il est arrivé que la ville subventionne généreusement la rénovation de magasins que la « société Mère » a trop vite décidé de fermer et de vendre , une fois la subvention versée, empochant ainsi au passage le bénéfice de la réhabilitation . En 1978, la ville de Tübingen recevait de l’état Fédéral, la médaille d’argent de l’urbanisme et de la sauvegarde du patrimoine pour la qualité de la restauration de son centre ville et de sa zone piétonnière.

Le quartier « français » devient le quartier Sud de Tübingen

Les casernes Hindenburg (13,3 hectares) et Loretto ( 5,92 hectares), implantées en périphérie sud de la ville de Tübingen ont été occupées par l’armée française jusqu’en 1989. Leur départ a libéré une friche d’environ 65 hectares. La ville a décidé d’y réaliser de nouveaux quartiers et de restructurer à cette occasion l’ensemble du secteur sud de son territoire. Là encore sur la recommandation d’Andréas Feldkeller, plutôt que de faire table rase des casernes désertées, la ville a réhabilité une bonne moitié des bâtiments existants et a construit, sur les grands espaces libres servant de terrain de manœuvre aux militaires, un ensemble de nouveaux îlots urbains de haute qualité urbaine et environnementale. Les casernes Hindenburg à l’est et Loretto à l’ouest, qui composent à elles seules 60% de la partie Sud de la ville, ont été achetées par la municipalité à l’Etat Fédéral. Par la densification de son secteur sud, Tübingen a voulu offrir des possibilités d’habiter en ville à ceux qui travaillent à Tübingen. Le coût relativement faible d’acquisition du terrain militaire a permis de construire des programmes en accession à des prix raisonnables pour des familles qui auparavant devaient se contenter d’être locataires dans la banlieue de Stuttgart, à une soixantaine de kilomètres de Tübingen .

Le concours d’urbanisme

Après avoir réussi la réhabilitation du centre ancien, la municipalité de Tübingen s’est attaqué à celle des casernes laissées à l’abandon. Les casernes Hindenberg et Loretto constituaient le cœur du quartier sud de la ville .Leur reconversion en quartier urbain était l’occasion de restructurer l’ensemble des faubourgs situés au sud de la ville. En 1991 la ville a obtenu l’accord de l’état pour racheter le terrain des casernes et assurer la maîtrise d’œuvre urbaine de l’ensemble du quartier dont elle a maîtrisé la programmation. Elle a construit elle-même certains équipements tels qu’un jardin d’enfants ou un groupe scolaire. En 1991 la ville lance un concours d’idée pour la restructuration des casernes qui occupent un territoire d’une soixantaine d’hectares. Le programme du concours énonce un certain nombre de principes :

– Afin d’éviter le ghetto résidentiel, des locaux d’activité seront associés aux logements dans une proportion d’un peu moins d’un tiers. Pour 7500 habitants attendus en 2011, il est envisagé de créer 2000 emplois.

– La ville souhaite densifier le faubourg. Alors que le centre ancien ( la ville haute) a une densité de 127 habitants et de 103 emplois à l’hectare, la ville sud stagnait à 77 habitants et 42 emplois à l’hectare. La densification de la caserne Loretto a été fixée à 150 habitants et 37,7 emplois par hectare ; celle de la caserne Hindenburg est fixée à 180 habitants et 84 emplois à l’hectare. La population et le nombre des emplois sont donc appelés à doubler.

– La circulation automobile ne sera pas totalement rejetée à l’extérieur du quartier, mais elle y sera réduite à la desserte des activités et des équipements. Pour les programmes résidentiels les parkings seront placés en périphérie, à une distance moyenne de 120 mètres des logements .Les garages en sous-sol d’immeuble sont, sauf exception, interdits.

– Les espaces extérieurs, qu’il s’agisse des intérieurs d’îlot ou des espaces publics, seront libérés de l’automobile de façon à être plus agréables à vivre, mais aussi de façon à éviter l’imperméabilisation des sols par une emprise excessive des voiries.

Les jeunes urbanistes lauréats du concours avaient, intelligemment tiré le meilleur parti de la trame pré-existante des casernements mais en prévoyant de démolir toues les bâtiments militaires. A.Feldkeller qui s’était battu durant la précédente décennie pour préserver le centre ancien de Tübingen, ne pouvait accepter une telle table rase. A ses yeux la prise en compte du tracé précédent ne suffisait pas. Il pensait que tout projet , quel qu’il soit, gagne à faire preuve d’une capacité à intégrer le passé. Pour cela il souhaitait que les habitants de l’ancien faubourg retrouvent dans le nouveau quartier des points de repères qui leur soient familiers. La municipalité a fini par imposer que tout ancien bâtiment soit réhabilité dès que cela était techniquement et économiquement possible. Elle a considéré, à l’instar de son urbaniste, que le maintien d’anciens bâtiments pouvait faciliter l’intégration des populations nouvelles et anciennes.

L’appel aux futurs habitants

En Allemagne comme en France, les promoteurs privés avaient tendance au début des années quatre vingt dix à ne construire que de petits appartements d’une ou deux pièces. Dans ce contexte la population de Tübingen ne trouvait pas ce qu’elle attendait .Andréas Feldkeller et son adjoint, W. Hartmann, ont donc eu l’idée de faire directement appel à des groupes de futurs habitants .Dès 1994, quelque premiers candidats à l’installation sont retenus par la ville qui les engagent à concrétiser rapidement leur projet. Une résidence accueillant 500 étudiants occupera d’anciens bâtiments militaires. D’autres bâtiments sont investis par des entreprises artisanales, des ateliers d’artiste et des professions libérales. Dix huit familles aux revenus modestes se sont regroupées en coopérative pour entreprendre une réhabilitation de type autogérée. Ces habitants auto-constructeurs ont pris en charge les travaux de cloisonnement et de finition pour diminuer le coût de l’opération. Mais en dépit de ces premières initiatives, deux ans passèrent sans qu’aucune urbanisation ne se concrétise. La municipalité avait pourtant ouvert, dès 1995, une permanence sur le site de Loretto, permettant ainsi aux habitants intéressés de trouver une information générale sur les futurs quartiers et sur les conditions juridico-financières de leur éventuelle installation. C’est aussi en partie grâce à cette permanence que les habitants pouvaient se rencontrer en vue d’élaborer un projet d’habitat entre futurs voisins et avec l’architecte de leur choix. Les candidats au logement venaient régulièrement s’y informer des disponibilités offertes dans les groupements en cours de formation. L’association du Wohnbund et l’Université ont été, elles aussi, appelées par la municipalité pour renforcer l’action de communication autour du projet. Pourtant en 1996 la quasi totalité des parcelles à bâtir manquaient encore cruellement de candidats. Inquiète la ville se rapproche des investisseurs locaux. Lorsqu’en novembre 1998 en compagnie de Heinrich Thielmann, architecte franco-allemand originaire de Tübingen, je rencontre Andréas Feldkeller, nous sommes d’autant plus stupéfaits d’arriver dans un chantier vrombissant d’où surgissent les premiers immeubles habités sur cinq niveaux. De retour à la fin de cette même année , je traversais des coeurs d’îlot animés d’une vie de voisinage manifeste et je parcourais les principaux espaces publics déjà aménagés, plantés, équipés, fréquentés par leurs riverains, bordés de boutiques et d’ateliers en pleine activité. L’urbanité s’était installée. Que s’est-il donc passé de 1996 à 1998 pour que, dans les deux quartiers d’Hindenburg et de Loretto, la réalisation de la ville Sud connaisse un succès et une accélération tels que la réservation des emplacements affiche complet et que la construction des immeubles soient déjà si avancée?

La place de l’automobile

Certes, depuis 1994, la ville et son équipe d’urbanistes installée sur le site multipliaient dans la presse locale les appels à projet, mais l’information mal comprise donnait lieu à des rumeurs dissuasives concernant notamment l’interdiction faite aux automobiles de stationner dans les nouveaux quartiers. De son côté la ville tâtonnait pour trouver une solution viable et claire en matière de moyens de transports. Son intention n’était pas d’interdire la présence de l’automobile mais de favoriser l’usage des autres moyens de déplacements tels que le bus, le vélo et la marche . En interdisant la construction de tout parking voiture en sous sol d’immeuble, la ville souhaitait favoriser l’implantation périphérique de parkings en périphérie des quartiers. Elle préconisait des parkings silos où les voitures seraient stockées sur plusieurs niveaux et desservies par un système de levage automatique sur plateaux. Il s’agit d’un système mécanique permettant de placer trois plateaux de stationnement sur une hauteur de 5 mètres ou deux plateaux de stationnement sur 3,5 mètres de hauteur . Pour débloquer les premières opérations, la ville a consenti quelques dérogations, acceptant la présence de parkings au sous sol de deux ou trois immeuble d’habitation. Elle a même envisagé d’assurer elle-même la maîtrise d’ouvrage des parkings disposés en périphérie du quartier mais elle s’est heurtée à des difficultés de financement.

L’équipe Feldkeller-Hartmann a suggéré à la municipalité de ne construire que les places demandées et achetées par les habitants propriétaires d’une ou de plusieurs automobiles. La loi fédérale exige la construction d’une place de parking par logement, chaque Land restant libre d’exiger plus. La ville hésitait à intégrer la construction des parkings aux travaux et aux investissements d’infrastructure. Elle refusait d’exempter les habitants ne possédant pas d’automobile de toute participation au coût de construction des parkings disposés en périphérie. Finalement c’est l’appel au marché privé qui a permis de surmonter une polémique dont les échos ne contribuaient pas à rassurer les éventuels acquéreurs. Une société privée a accepté de construire des parkings mécaniques sur la base réglementaire d’une place par logement, puis de vendre chaque place à la clientèle intéressée pour un prix d’environ 13 720 euros la place. La société gère les parkings et verse aux acheteurs une part des revenus qu’elle recueille en exploitant les places libérées dans la journée par leurs propriétaires .En effet une grande partie des habitants de Tübingen sud utilise sa voiture dans la journée, libérant ainsi une place susceptible d’être louée aux automobilistes qui travaillent dans le quartier pendant la journée. On peut aussi acquérir une place de parking sans chercher à en tirer bénéfice durant la journée. Le système fonctionne d’autant mieux qu’il tire parti de la mixité du quartier. Les activités devaient occuper, en principe, le tiers du volume bâti. La municipalité n’a donc pas eu à investir dans la construction des parkings ni à gérer le stationnement automobile. Les habitants sans automobile ont pu faire l’économie d’une place de parking. Dès que la population a pu bénéficier d’une information claire sur le statut de l’automobile dans le quartier, les candidatures à l’acquisition des parcelles ont affluè . Une sorte d’effet d’entraînement a eu lieu déclenchant la mise en chantier de l’ensemble des quartiers Loretto et Hindenburg . L’automobile ne pénètre dans les quartiers que pour desservir les équipements et les activités ; elle en assure l’accessibilité aux handicapés. Une association qui gère le co-voiturage bénéficie de quelques emplacements en pied d’immeuble. Pendant toute la période de construction des nouveaux quartiers Hindenburg et Loretto, les voitures stationnaient sur les terrains vagues ou dans les espaces publics non encore aménagés. Le reflux des automobiles en périphérie fût difficile… Au sud-est du quartier d’Hindenburg, un trou de dix mètres de profondeur est creusé en 2001 en vue de construire un ensemble de 166 places auquel se superpose un ensemble d’une vingtaine d’appartements. Ce trou est resté béant deux années en attendant que les financements individuels soient tous collectés et que le projet d’habitation soit étudié dans le détail. L’opération était achevée en décembre 2003. Deux autres parkings d’une centaine de places chacun sont disposés aux trois angles du site d’Hindenburg. Deux lignes de bus supplémentaires créées en l’an 2000 relient plus étroitement le centre ville à la ville-Sud.

La ville sud change d’image

Le quartier français avait la réputation d’être au centre d’un ensemble de faubourgs peu attractifs. On y trouvait une usine à gaz, une vinaigrerie, un habitat délabré et des casernes. Il a donc fallu attendre que les premières opérations de réhabilitation sortent de terre pour que l’opinion publique commence à modifier sa perception du secteur. La présence d’une forte circulation le long de la Stuttgart Strasse qui longe Loretto sur son côté Sud et Hindenburg sur son côté Nord, pesait également sur l’image de cette partie sud de Tübingen occupée en partie par des entrepôts et des friches militaires et industrielles. Une conjoncture qui n’avait pas été prise en considération ni par les urbanistes ni par la ville, a joué en faveur du projet même si elle faussait les intentions initiales. Les nouveaux quartiers devaient accueillir principalement les gens travaillant dans la ville mais incapables d’u trouver un logement. Il a fallu se rendre à l’évidence que la proximité de Stuttgart et la présence proche d’une infrastructure autoroutière performante amenaient certains habitants à s’installer dans le quartier français pour aller travailler dans la banlieue sud de Stuttgart. Le projet attirait donc autant les futurs navetteurs autant qu’il permettait aux anciens navetteurs de vivre à proximité de leur lieu de travail, à Tübingen. Dernière raison du succès tardif mais soudain des quartiers d’Hindenburg et de Loretto : La mixité affichée du projet urbain a attiré des professions libérales dont la présence a fortement contribué à valoriser l’image de la nouvelle ville-sud.

Les copropriétaires maîtres d’ouvrage

L’aspect le plus novateur des quartiers Sud porte sur le mode d’installation des futurs habitants. Certes des groupes d’habitants autogérés ont conçu et réalisé leur habitat, ici ou là, dans toute l’Europe depuis les années soixante dix, mais jamais une collectivité publique n’avait fondé la création de tout un quartier sur la responsabilisation systématique des habitants. Ceux-ci ont été massivement invités à constituer des groupes de futurs co-propriétaires en vue d’assurer la maîtrise d’ouvrage de leurs immeubles d’habitation avec le soutien logistique de la ville. On peut regretter, et l’équipe Feldkeller-Hartmann le déplore, l’absence de programmes en location et de logements sociaux, à l’exception des résidences étudiantes. L’explication est simple: les deux premiers quartiers ont été mis en place sous le gouvernement d’Helmut Kohl qui, en Allemagne, à l’instar du gouvernement de Margaret Thatcher en Angleterre, avait suspendu toute aide de l’Etat au logement social. De son côté le Land du Bade-Wurtemberg ne finançait pas le logement social. Afin de faciliter l’arrivée d’une population jeune et dépourvue de gros moyens financiers dans le quartier français, la municipalité de Tübingen a poussé les candidats au logement à s’organiser pour assurer la maîtrise d’ouvrage de leur projet et leur a vendu les terrains à un prix bien inférieur à celui du marché local. L’effet cumulé de ces deux paramètres s’est traduit par une diminution du coût de l’accession à la co-propriété de 25%, ce qui est considérable. Le prix moyen du logement, tous éléments confondus, est passé ainsi de 2285 euros/ m2 à 1825 euros/ m2. Mais l’intérêt n’est pas seulement économique. L’originalité de la méthode de travail est de construire de façon concomitante un tissu social et un tissu urbain. Andréas Feldkeller préfère parler d’humanotope plutôt que d’écotope. L’être humain a deux modes d’existence : il a une vie intime et une vie publique. La ville doit lui permettre de vivre ces deux registres: » Le citadin, même chez lui, a les yeux dans la rue ».

Des parcelles à la carte

Dans chaque îlot l’emplacement des projets portés par les futurs groupes de voisinage a fait l’objet d’une négociation approfondie avec l’équipe d’urbanistes implantée sur le site. La taille des regroupements est varie, pouvant aller de deux foyers d’une même famille à quarante foyers et commerces. En pied d’immeuble une bande de quatre mètres de terrain en profondeur est attribuée aux propriétaires riverains. Une allée piétonne de deux mètres de large traverse l’ilôt en contournant une aire de jeux pour les enfants. Les co-propiétaires pourraient fermer l’espace intérieur à l’îlot comme le font les habitants des cœurs d’îlot en centre ville. Ils ne le font pas car contrairement à la dangerosité des avenues des grandes métropoles dont le trafic est très important, la voirie proche est relativement peu fréquentée et le trafic suffisamment lent pour ne pas présenter de danger pour les enfants du voisinage. En rez de chaussée des îlots urbains on trouve un centre multi-média, une salle des ventes, un ébéniste spécialisé dans la restauration, une boulangerie, un bureau d’études , un menuisier, un peintre, un cabinet d’avocat ,un restaurant ,un salon de coiffure …Tous les rez de chaussée sont en principe attribués à des locaux d’activités.

Pour ne pas exclure les habitants moins entreprenants ou moins disponibles, la ville comptait faire aussi appel aux investisseurs traditionnels pour une proportion d’un tiers des programmes. Ce pourcentage s’est réduit au fur et à mesure que les groupes d’habitants se sont manifestés. Au moment du lancement du nouveau quartier, la municipalité avait demandé à l’architecte d’ un important promoteur qui avait acquis un îlot entier, de concevoir l’ architecture la plus diversifiée possible pour casser le traitement unitaire de l’ensemble. Le résultat n’a satisfait personne. L’architecte a fait semblant d’être plusieurs en diversifiant les façades, sans y parvenir… A la suite de cette expérience malheureuse, la ville a demandé aux autres promoteurs de fractionner leur programme en plusieurs petits ensembles confiés à des architectes locaux différents. Dans un îlot composé de plusieurs groupes de co-propriétaires, on compte une moyenne de 6 à 7 architectes différents .Cette diversification devient d’autant plus évidente que les groupes d’habitants se constituent souvent avec l’aide ou même à l’initiative d’un architecte local. La moyenne des parcelles étant de 10 appartements et le coût de construction tournant autour de 0,76 million d’euros ,les architectes travaillent en toute sérénité avec des honoraires de 10%.

La saga du Bloc 14

Au début des années 90, Andréas Stahl, jeune architecte débutant, recherchait, sans le trouver, un logement à Tübingen où il souhaitait ouvrir sa propre agence. La restructuration de la ville sud allait répondre à ses attentes. En 1995 il réunit un petit groupe de six familles dont quelques amis et une avocate. Il leur propose ses services d’architecte en vue de concevoir un projet d’habitat à Hindenburg. Le groupe s’étoffe jusqu’à réunir une trentaine de candidats au logement et une dizaine de personnes à la recherche d’un local d’activité. Le chantier s’ouvre en février 1997 et s’achève fin 1998. L’immeuble principal aligne des boutiques en rez de chaussée de sa façade nord, le long d’une avenue. On y trouve une boulangerie, un marchand et réparateur de vélos, une épicerie, un bureau d’avocat, un salon de coiffure, un café d’angle. La principale difficulté a été de trouver assez de candidats à l’acquisition des locaux d’activité. Les commerçants hésitent de plus en plus à investir dans l’achat de leur boutique. Le tenancier du café s’est retiré du projet au dernier moment ! « Comme nous avions fait des économies sur le coût de construction, un groupe de huit co-propriétaires s’est porté acquéreur du café avec l’intention de le louer à un gérant par la suite ». Ce qui fut fait au grand soulagement du groupe qui a ainsi pu signer les contrats des entreprises et réaliser le projet. L’ensemble des trois immeubles qui constituent un îlot ouvert au sud, totalise une surface habitable de 4000 m2 dont 3200 m2 de logements, le reste étant attribué aux dix locaux commerciaux intégrés au projet. La façade nord de l’immeuble principal se compose d’un rez de chaussée de 3,65 mètres sous plafond destiné aux boutiques et de deux rangées superposées de duplex, l’une étant desservie par une coursive basse, l’autre par une coursive haute. Dans le premier cas les chambres sont placées au dessus du séjour. Dans le deuxième cas le séjour est placé au dessus des chambres. Le dernier niveau ( R+4) dispose d’une terrasse tandis qu’au deuxième niveau depuis la rue, le séjour est de plain pied avec le jardin intérieur à l’îlot. A chaque niveau , le linéaire de cet immeuble aligne sept logements auxquels s’ajoute une huitième logement en retour d’angle , là où l’immeuble devient plus vertical (R+5). Sur le côté Est de l’îlot, un immeuble moins haut (R+3) regroupe deux rangées de quatre duplex superposés. En vis à vis quatre maisons de ville referment la cour intérieure sur son côté Ouest. Au sud se trouve un local commun de 60 m2. Trois autres locaux communs sont intégrés au projet : un appentis abritant les vélos, un sauna et un atelier de menuiserie. La distribution intérieure des logements ne brille ni par sa diversité ni par son originalité. Les futurs habitants se sont contentés de quelques variations à partir d’une trame commune issue de la volonté générale qui était favorable aux petits logements… dotés d’un maximum de pièces, une contradiction intéressante à analyser. Les matériaux utilisés sont la brique porosée (monomur) de 37 cm d’épaisseur pour les murs et des hourdis en brique pour les planchers. Le dernier étage est construit en ossature bois. L’isolation est en cellulose. Le dernier plancher est réalisé en bois lamellé-collé. La cour intérieure à l’îlot descend doucement vers le sud, là où se trouve le local commun. Les jardins privatifs en pied d’immeuble sont ouverts sur la cour. Les massifs arbustifs fleuris et les pergolas qui les délimitent respectent l’intimité familiale tout en favorisant une vie de voisinage libre. En pied d’immeuble, du coté cour intérieure, quelques adultes s’invitent autour d’une bière tout en veillant aux jeux des enfants aux abords d’une fontaine, d’un toboggan et d’un bac à sable. L’eau en provenance de la fontaine se faufile entre les galets vers une roselière. Son écoulement est assuré par une citerne enterrée de 12 m3 d’eau pluviale. Trois quarts des parents travaillent à Tübingen, ce qui leur laisse le temps de vivre chez eux et avec leurs enfants. La pente et l’échelle de la cour intérieure avec ses discrets jeux d’eau, les couleurs chaudes et les hauteurs différenciées des façades sont autant d’éléments d’ambiances qui donnent au visiteur assis sur un des emmarchements qui animent le sol de la cour bruissant de l’agitation enfantine, un rare sentiment de bonheur domestique. L’architecture vernaculaire n’est pas celle des magazines. Elle gagne en qualité d’usage ce qu’elle perd en effet d’image. « Dans un grand groupe d’habitants, les décisions se prennent plus vite que dans un petit groupe où les relations interpersonnelles deviennent souvent plus conflictuelles » conclut l’architecte qui a récidivé. C’est en toute sérénité qu’Andréas Stahl a entrepris la réalisation de l’immeuble coopératif voisin dont la partie basse abrite un parking .

Retour à Tübingen en Juillet 2010.

Ce dernier voyage donne le recul nécessaire à quelques remarques qui peuvent être utiles au moment où l’urbanisme français amorce sa mutation au travers des projets d’écoquartier.

La ville de Tübingen a participé au programme européen ECOCITY (2002-2005) destiné à favoriser la ville compacte comme moyen de réduire les besoins en transports routiers. Elle en a été la lauréate en 2003. Les deux axes du programme que s’est donné la ville sont : la ville des courtes distances et la ville de la densité qualifiée. On apprend dans le compte rendu de ce programme que la population de Tübingen a augmenté de 137% entre 1950 et 2000. Aujourd’hui cette population atteint 83 000 habitants dont 23 000 étudiants . La ville a reçu la

« European Urban and Régional Planning Award » grâce notamment à son plan de densification qualifiée qui se focalise sur la partie Ouest du Quartier Sud ( le quartier français est, lui, situé au Sud-Est) . Ce plan directeur prévoit une urbanisation en plusieurs phases. Le Mühlenviertel au Sud, le Mühlbachäcker au Nord et le Saiben Greenfield Development ( Saiben central, Saiben Edge et Saiben Village 1& 2 ). Ces différents projets s’articulent de part et d’autre d’une ligne ferroviaire existante susceptible d’être à terme dotée de deux nouvelles stations. Le Mühlenbach constitue le deuxième élément structurant de ce plan directeur. Ce ruisseau venu des collines qui délimitent la ville au Sud, collecte les eaux de pluie qui excédent la capacité d’infiltration des sols dont la perméabilité est préservée au maximum. En limite de campagne, à l’Ouest, une ferme bio devrait proposer ses produits aux habitants de Tübingen .Les espaces publics de ces différents quartiers devraient favoriser les déplacements des piétons et des vélos. L’implantation des bâtiments tient compte des vents dominants d’Ouest dont il importe de favoriser la pénétration jusqu’au centre de Tübingen, en période estivale. La mixité habitat-activités-équipements est un thème récurrent à Tübingen; Il devrait contribuer à réduire le recours aux transports de toutes natures.

Un troisième et nouveau quartier

Le Mühlenviertel était un site industriel occupé par une usine et plusieurs ateliers affectés au travail de l’acier. En 2005, à la suite de la fermeture du site industriel, la ville a acquis ce terrain de 4 hectares. Le nouveau quartier a été mis en chantier en Mai 2007 ; Il a accueilli ses premiers habitants au printemps 2008. Aujourd’hui sa population est de 650 habitants. Une demi douzaine de sociétés dont le siège d’une société d’informatique sont venues s’installer au Sud du quartier, créant une centaine d’emplois. Le site est bordé à l’Ouest par une ligne ferroviaire et à l’Est par la rue Paul Dietz. Un ruisseau traverse le quartier sur environ deux cents mètres. La charge foncière varie selon qu’on se trouve à l’Est en extrémité d’immeuble avec trois façades (600 Euros/m2) ou dans le corps d’immeuble avec deux façades, l’une sur rue , l’autre sur l’espace vert qui longe le ruisseau et ses abords verdoyant ( 500 Euros/m2). Un foyer-logement pour personnes âgées est intégré au quartier. Un ancien bâtiment industriel est réhabilité en logements pour célibataires. Le tracé du plan d’ensemble s’inscrit dans le parallélisme entre la rue Dietz et la ligne ferroviaire. Il se compose de cinq immeubles linéaires et de deux îlots de 70×40 mètres d’emprise et dotés d’un cœur d’îlot de 20x 40 mètres.

La place centrale du quartier est aménagée en face d’un ancien bâtiment industriel situé de biais par rapport au tracé général du quartier. Au rez de chaussée de cette ancienne métallerie en cours de réhabilitation, on trouvera l’école maternelle au rez de chaussée, au 1er étage une école d’infirmières, au 2ème étage un centre d’accueil d’handicapés mentaux. Une salle festive était prévue mais elle coûtait trop cher.

ALTE WEBEREI

Lors de ce voyage d’étude une autre projet a été présenté qui s’intitule « Alte Weberei ». Ce projet se situe à l’Est du centre ville, sur la rive gauche du Neckar. La principale industrie de la ville, la tissandrie EGERIA , fondée en 1920, était connue dans le monde entier pour la qualité de ses tissus éponge. L’usine s’étendait sur 5,5 hectares et employait 6000 personnes. Après un premier dépôt de bilan, en1992, l’usine a fermé en 2003. L’ensemble du site occupe 12 hectares. Une partie en terre-plein a été aménagée avec des déchets hospitaliers toxiques préalablement vitrifiés. Après le rachat du terrain par la ville, le plan masse qui a été choisi prévoit la construction d’immeubles résidentiels perpendiculaires au Neckar de façon à ménager des relations entre les berges et le quartier existant en arrière plan. Les habitants du quartier ont été associés à la programmation et au choix du projet d’ urbanisme, grâce à l’organisation régulière de tables rondes réunissant les élus, la société d’aménagement , les associations locales, les parents d’élèves, les artisans etc. Environ quatre cents citoyens ont formulé 250 demandes programmatiques réunies dans une brochure de 100 pages diffusée à tous les participants, aux urbanistes comme aux architectes. Des représentants des habitants ont également participé au jury du concours d’urbanisme.

L’appel aux groupes de construction

Depuis une vingtaine d’années la ville se renouvelle et se construit avec des « Baugruppen ». Après la phase de perplexité évoquée à propos du quartier français et observable de 1996 à 1998 a cédé le pas à une nouvelle pratique dont la population ne saurait se passer aujourd’hui. L’expérimentation a véritablement changé la pratique de l’urbanisme. Le Mühlenviertel emboite le pas aux quartiers Loretto et Hindenburg à l’instar du futur quartier « Alte Werberei ». 80% des logements de Mühlenviertel ont été réalisés par des « baugruppen ». Les 20% restant l’ont été par des promoteurs privés constructeurs de logements locatifs. Le Maire Adjoint à l’Urbanisme n’imagine plus que l’on puisse construire sans les habitants ; « Les habitants sont les acteurs du développement durable, pas les victimes. Pour une large part les habitants maîtres d’ouvrage appartiennent à la classe moyenne et sont attirés par la ville. Ils acceptent la densité alors que traditionnellement ils sont candidats à la maison individuelle. La mixité des groupes de constructeurs est grande : se réunissent des gens aisés et des gens modestes, des immigrés et des gens du pays, des jeunes et des personnes âgées ». Les groupes se composent en moyenne de huit foyers. Plus de 150 Baugruppen existent dans les trois quartiers réalisés à ce jour. En matière d’habitat participatif Tübingen arrive en troisième rang après Munich et Francfort, avant Hambourg et Freiburg. Les premiers groupes du quartier français voulaient tout : un bel immeuble pas cher, écologique, social et accueillant des handicapés…Les choses ont évolué ; Il faut du temps pour passer du système classique qui consiste à acheter ce qu’a conçu l’investisseur, au petit collectif qui crée son projet. Les candidats ont six mois pour concevoir un projet. Au terme de ce processus il manque souvent une ou deux familles. Dans la majorité des cas , les nouveaux venus sont vite intégrés. Chaque famille finance son logement . La ville ne donne aucune subvention. Les banquiers d’abord réticents sont aujourd’hui très demandeurs. Avec des individus ils se sont aperçus qu’ils prenaient moins de risques de faillite qu’avec les gros promoteurs privés. Au Mülhenviertel la société GWG P, en construisant des appartements dont elle sera propriétaire et qu’elle vendra à bon prix ( 2500 euros/m2 + 19 000 euros par place de parking) va pouvoir réunir des fonds qui lui permettront de réaliser des logements sociaux. Cette société, la GWG, gère déjà 2200 Logements sociaux dont elle est propriétaire. Elle emploie 25 salariés dont quatre architectes.

Le rôle de la ville

Le plan masse est découpé en autant de parcelles qu’il y a de groupes candidats. Au dire de l’adjoint à l’urbanisme « Au Mülhenviertel les candidats étaient en surnombre. La mairie a fait une sélection à partir de plusieurs paramètres dont les principaux sont: la qualité des projets, leur choix d’implantation et leur taille. La ville demande aux Baugruppen d’expliquer en quoi leur projet apporte un plus au quartier ». Il peut s’agir d’un effort de performance environnementale, d’une mixité intergénérationnelle, de locaux communs intégrés, de services ou d’activités ouverts au quartier .Pour le Maire Adjoint « Le moment du choix est le plus jubilatoire ; Par le choix qu’elle fait la commission municipale compose le patchwork urbain à partir des motivations et les doléances formulées par les groupes candidats ». Les groupes qui ont été refusés au Mühlenviertel attendent avec impatience le prochain lancement du projet dit de la Tissanderie ( Alte Weberei). La ville a créé une société, la WIT, qui achète, équipe et vend les terrains ; Dans le cas du Mühlenviertel, cette société emploie cinq personnes dont 4 personnes et un mi-temps travaillent sur l’aménagement des infrastructures ; Le dernier demi-poste est affecté à la négociation avec les habitants. La ville ne délègue donc pas ses prérogatives à un aménageur. Si la WITT s’apparente à une société d’économie mixte telle qu’elle existe en France, sa compétence se limite à une opération bien délimitée : le Mühlenviertel. La charge foncière varie selon l’emplacement et l’orientation ; Lorsqu’ un projet ne prévoit aucune activité au rez-de chaussée, la charge foncière est plus forte. La ville incite ainsi les groupes à intégrer des boutiques, des activités libérales , des services ( réparation vélos, laverie…) Les futurs co-propriétaires ont la possibilité d’acquérir et de louer des locaux d’activités en rez de chaussée. La ville estime que le coût d’achat du terrain ne doit pas dépasser les 20% du projet immobilier.

La ville est moins exigeante qu’au quartier français, quand à l’attribution systématique des rez de chaussée aux activités, services ou commerces. Dans certaines parties du quartier, elle accepte des logements en rez de chaussée.

Actuellement 20% des habitants du quartier travaillent dans le quartier. « C’est important que les enfants grandissent dans un lieu où ils voient travailler les gens. Le travail fait partie de la ville ». La densité à Mühlenviertel est de 300 personnes par hectare, habitants et emplois confondus. Au Mülhenviertel un foyer-logements « Samariterstift » vient d’être construit pour les personnes âgées. L’âge moyen des pensionnaires est de 80 ans. Chacun d’eux a sa chambre personnelle et dispose de salles communes : un restaurant un salon et une cuisine. Jusque là rien de particulier. Le concept d’intégration à la vie du quartier se manifeste par l’organisation intra-muros d’activités associatives externes. En façade sur rue l’équipement ouvre sa cafétéria et sa terrasse aux habitants du quartier, quatre après midi par semaine. Le salon reçoit des clubs du quartier et des formations pour les entreprises. Le groupe scolaire voisin organise avec ses élèves des manifestations festives diverses. Certains pensionnaires font du soutien scolaire. Des appartements en colocation ont été construits dans une aile de l’équipement.

Le rôle des professionnels

Les architectes ne sont pas absents. Certains sont à l’origine d’un groupe. La maîtrise d’ouvrage collective ne les effraie pas, au contraire. C’est plus facile de concevoir un immeuble d’une dizaine de logements que de courir d’une maison individuelle à l’autre. Cette forme de travail dissuade les amateurs d’excentricités. L’architecte comprend vite qu’il s’agit moins de faire de l’exhibitionisme que d’inscrire leur immeuble dans une rue et dans un quartier dont les gabarits et les hauteurs sont fixées. Les choix des couleurs et des matériaux sont faits avec le groupe des co-propriétaires. Il faut accepter le débat. L’expérience prouve que grâce à la discussion, les projets mitoyens s’harmonisent sans qu’il soit besoin de fixer des règles esthétiques contraignantes.

La relation avec les maîtres d’ouvrage a été plus difficile : « Au début ils attendaient que les projets se cassent la figure ; Ils pensaient qu’un jour ou l’autre ils allaient récupérer les terrains à bas prix ». Maintenant ils ont compris qu’il était inutile d’attendre. Certains acceptent de participer en proposant des programmes locatifs et en acceptant le cahier des charges de la ville, notamment l’exigence de mixité fonctionnelle.

Le logement social

Faute d’aide publique attribuée au secteur locatif, la ville compte sur les co-propriétaires pour mettre en location un certain nombre des logements dont ils sont propriétaires. Soucieuse de se doter en logements sociaux, la ville a confié à une société bailleur la réhabilitation d’un ensemble d’immeubles anciennement affectés au logement des militaires sur le site d’ HINDENBURG. Cette opération est appelée : la Stuttgarterstrasse , du nom de la rue qui la longe. Au départ des militaires français, des gens pauvres s’étaient installés dans ces immeubles vétustes placés à l’écart de la ville. Des allemands venus des pays de l’Est où ils avaient été assignés après la guerre, des turcs, des libanais, des indiens ont accepté de quitter les anciens bâtiments d’autant plus volontiers qu’ils étaient assurés d’être les locataires des futurs appartements rénovés. Les logements disposent d’un système de ventilation à faible débit que les usagers peuvent augmenter en fonction de leurs activités (salle de bain & cuisine) .De vastes balcons auto-portant de 2,2 x 4,5 mètres ont été accolés aux façades du côté parc. Les consommations d’énergie ont été divisées par quatre grâce à une isolation par l’extérieur de 16 cm de laine de verre. Trois nouveaux immeubles referment un îlot autour d’un jardin qui prolonge le jardin d’enfants et l’école maternelle construits par la ville. Le nouvel îlot comporte 60 logements, soit environ 250 habitants .

L’évolution du quartier français

« L’expérience du quartier français (Hindenburg et Loretto ) nous a amenés à ne plus penser à un quartier sans voiture. La voiture est liée aux activités. Mais nous continuons à interdire aux voitures de stationner dans les rues et les espaces publics ». La vitesse des voitures est limitée à 7 km/heure. A l’entrée du quartier Français un parking automatisé a été construit avec un système de plateaux qui emportent la voiture et la rendent automatiquement après paiement ou avec carte. Il est encore mal accepté. La « disparition » de la voiture quand la fermeture descend, inquiète les gens qui assimilent ce système au fonctionnement symbolique d’un incinérateur. L’humour cache l’anxiété « vous garez une smart et avec un peu de chance vous repartez avec une mercedes », ou l’inverse. En cas de disfonctionnement il faut faire appel à un employé. Pour la plupart des allemands, voir sa voiture avalée par une machine est une véritable épreuve…

Le quartier Loretto est doté d’une grande place animée de jeux d’eau. Cette place sert de parvis à un bâtiment militaire important qui a été réhabilité en vue d’accueillir la Werkstadthaus , une université populaire qui est partie du centre ville pour s’agrandir. Toutes sortes de cours sont organisés par la vie associative.

L’extension du quartier Hindenburg

Le dernier immeuble construit au Quartier Français ( Hindenburg) a été achevé en fin 2007. Les habitants se sont regroupés rapidement, en 2005, puisqu’il s’agissait pour eux d’une dernière chance. L’immeuble regroupe 36 Logements et cinq entreprises en rez de chaussée dont des studios d’enregistrement, une agence postale, une société d’informatique…Une association a construit huit appartements pour des handicapés moteurs, avec ascenseur et circulations adaptées. Le quartier français totalise 6000 habitants et 2000 emplois. Il est dépourvu d’espace public majeur. Par contre il est ponctué de bâtiments originaux qui sont autant de « landmarks ». Une quinzaine d’anciennes écuries ont été investies par des ateliers en rez de chaussée ( menuiserie, peinture, ferronnerie etc.) et des habitations aménagées sous d’amples toitures. On y trouve parmi les premiers habitants du quartier. Une école maternelle conçue par un architecte franco-allemand, Michel Aguilar, se caractérise par le contraste créé entre la façade Nord plutôt fermée, et la façade Sud très vitrée et protégée par des stores spectaculaires. Le Bloc 14, déjà présenté dans ce texte, regroupe trente familles et dix locaux commerciaux dans un même îlot en U ouvert au sud sur une salle commune. Sur sa façade Ouest le B14 délimite sur un côté une ruelle dotée d’un clocheton qui signale la présence d’un local à vocation religieuse. Un réparateur de vélo occupe une partie de la ruelle .A l’Est du bloc B14 se trouve un grand préau couvert où les enfants du quartier jouent par temps pluvieux.

Au delà, deux immeubles se suivent. L’un, conçu par M.Stahl, est construit sur un socle servant de parking.. L’autre se compose de treize logements équipés de capteurs photo-voltaïques servant de protections solaires. Grâce à 40 cm d’isolation extérieure, ils ne consomment que 1,5 litres de fuel par an, pour le chauffage. Cet immeuble passif comprend plus de 200 m2 de locaux de voisinage : des salles de réunions et un atelier de bricolage.

Dorothea Riedel, l’architecte du deuxième projet, explique comment les habitants ont financé les locaux collectifs mis à disposition du quartier: Faute de subvention, le groupe a lancé un appel à l’actionnariat. Des habitants du quartier mais aussi du reste de la ville, notamment le Maire, ont acheté, à titre individuel, un nombre de m2 au choix. Au titre de co-propriétaires des locaux ils participent au conseil d’administration. Les personnes et associations qui utilisent ces locaux paient un loyer qui assure le budget de fonctionnement : Un exemple d’urbanité vécue par les habitants et pas seulement « représentée » comme la dessinent les tenants de l’art urbain.

Interview d’Andréas Feldkeller en 1996

-Si le quartier français avait été construit dans les années soixante dix l’auriez-vous conçu différemment ?

-Il y a vingt ans, c’est avec la même philosophie que nous réhabilitions le centre historique de Tübingen. Nous recherchions la mixité habitat-activités. Nous nous efforcions de réduire la présence de l’auto en centre ville et d’améliorer l’organisation des transports en commun. Nous restructurions la gestion énergétique de la ville en créant un réseau de chaleur urbain en remplacement des chaudières individuelles. Nous posions du double vitrage et nous renforcions l’isolation de tous les bâtiments du centre ville de façon à réduire les consommations d’énergie.

– A cette époque là l’écogestion de l’eau n’était pas encore une préoccupation.

– Dans le quartier français, l’espace intérieur des îlots sera planté et perméabilisé de façon à retenir l’eau de pluie dans le sol. La discussion est ouverte quant à la récupération des eaux pluviales, sans résultat concret pour le moment. La région de Tübingen ne manque pas d’eau. Certains habitants engagés dans l’écologie ont investi dans une installation de récupération des eaux pluviales et dans une installation de traitement des eaux grises. Ce sont des choix que la collectivité n’a pas voulu imposer et qui relèvent de habitants.

– Maintenant que les premiers îlots sont achevés, la ville Sud ressemble-t-elle à ce que vous aviez imaginé ?

– Oui et non. Les nouveaux quartiers ont dû tenir compte des casernes telles qu’elles étaient. Nous tenions à sauvegarder ces casernes ne serait-ce que pour casser l’unité des nouveaux ensembles. Pour nous la ville idéale est plus complexe qu’un casernement. Dans le livre que nous venons de publier et qui s’intitule « La ville détournée de sa fonction originelle » nous citons des villes comme Jaïpur ou Le Caire qui sont des villes à la fois orientées, tramées et cependant labyrinthiques. Elles sont criblées d’espaces publics tous légèrement différents les uns des autres. Le projet de Ralph Erskine, un architecte anglo-suédois réputé, pour le quartier du Tegel est un autre exemple plus contemporain. Ailleurs que dans le quartier Français nous aurions pu imaginer une plus grande différentiation des espaces, des rues et des ruelles ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s