La Hayette n°1

 

Le plan masse

Le livre raconte comment, en 1976, un groupe d’habitants des ateliers communautaires et un groupe d’architectes se sont associés pour présenter un projet de maisons de ville dans le cadre du concours des maisons de ville lancé par l’Etablissement Public d’Aménagement de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise. En fin 1977, l’établissement public leur propose un terrain pour y construire 20 maisons de ville sur une parcelle située en limite Sud-Ouest du futur quartier de Jouy le Moutier. L’association des Ateliers communautaires eut ainsi l’opportunité de réunir un premier groupe de 12 puis finalement 9 familles pour concevoir leur habitat à Jouy le Moutier, là où un nouveau quartier de maisons de ville est en construction à partir de la fin 1977. Un premier groupe des familles intéressées s’est formé au printemps 1978.Il commence à se réunir au début de l’été 1978. Il est demandé à chacun de réfléchir au plan masse, de son côté, pendant les grandes vacances d’été. Les propositions collectées à la fin du mois d’Octobre serviront de base de discussion à la rentrée. Sept plans masses sont affichés et discutés. Le terrain descend très légèrement vers le Sud jusqu’au boulevard du Vast qui le dessert. Le groupe souhaite mener un premier projet sans attendre que soient réunies vingt familles. Il décide de s’implanter en haut du terrain, le plus loin possible du boulevard du Vast.

Le parking est placé en limite Sud de la première partie du terrain investie par le groupe. Tous les participants sont d’accord pour limiter l’emprise au sol de la voirie et accepter, en conséquence, l’éloignement plus ou moins grand entre la voiture et la maison. La sécurité des enfants vaut bien cela. Sept propositions individuelles alimentent la première réunion consacrée au plan masse.

La proposition N°1 est la mienne. Elle reprend délibérément le principe des maisons de ville en esquissant un cheminement Nord-Sud bordé de trois maisons sur chaque côté et d’un local commun. « La maison à l’écart dans l’angle nord-ouest… qui va habiter là ? » Les vis à vis des six maisons de ville inquiètent : « Le chemin central sera sombre…la rangée à l’Est devra être plus haute que la rangée Ouest qui bénéficiera d’un meilleur ensoleillement ». C’est le concept même de la maison de ville qui est d’emblée écarté par la majorité des participants. Dans le plan N°1 les maisons ne seront mitoyennes que sur un côté.

L’auteur du plan N°2 a recherché « un plan créant une continuité avec la deuxième tranche au Sud de la première, où serait implanté le local commun et le verger au Nord-Est ; La plupart des maisons ont une orientation sud ». Certains imaginent un espace central minéral, une placette, d’autres souhaitent plutôt un jardin. Quant à la relation avec la seconde tranche qui devra être construite ultérieurement : « Si celle-ci décide de fermer, la relation perd son sens ; On ne peut ni présumer de leur décision ni hypothéquer la nôtre ». Le parking est situé à l’entrée du terrain, au Sud-Est. « Qui veut être à côté des voitures ? ».

Le plan N°3 suscite une réaction de rejet : Avec ses deux alignements parallèles il est jugé trop strict ; l’espace central n’est ni une rue ni un jardin. Le plan N°4 est plus largement apprécié, notamment en raison de l’implantation centrale du local commun. Mais… «Qui va habiter la maison qui fait face au parking et qui verra passer du monde à l’Est comme à l’Ouest ? » Dans le plan N°5 c’est le local commun qui est à l’interface du parking et des habitations, dans une zone de rencontre. Chacun commence à s’interroger sur la place que pourrait occuper sa maison.

Dans le plan N°6 le local commun est implanté au Nord-Est , à l’entrée du verger. « – C’est pas mal…- Non, c’est trop mastoc : il n’y a plus de petits coins ». Le verger servira d’espace de jeux pour les enfants. Le plan N°7 ne plaît pas du tout : « On a trop envie de mettre le monument aux morts au centre du carrefour ». Pourtant il fera partie, avec le N°4 et le N°5 des trois plans-masses retenus en fin de réunion.

Le plan N°8 fait l’objet d’un débat contradictoire : «Il y a une bande construite au Nord et trois groupes isolés au Sud ». L’auteur se défend : »- J’ai placé le local commun et l’espace collectif au centre, dans un espace de rassemblement à l’écart du parking – Il n’y aura plus de place pour les jardins privatifs ».Un participant rappelle qu’au Nord du terrain se joue l’accès au collège et au petit centre commercial situé à 10 mm à pied, au Nord. Pourquoi toujours privilégier la relation au Boulevard du Vast, au Sud ? Le plan N°9 conclut la réunion par une tentative de synthèse. Ces premiers plans ont permis de prendre la mesure du terrain et sa capacité à accueillir à la fois une douzaine de maisons et un espace libre commun.

Dans les réunions suivantes qui eurent lieu de Janvier à Mai 1979, ce sont quelques les maquettes des maisons qui sont disposées sur le plan du terrain pour mieux évaluer les avantages et inconvénients de chaque configuration envisagée. Les maquettes de maison qui avaient été produites au moment du concours ont été progressivement remplacées par les maquettes des maisons en projet à la Hayette. De la mi-Novembre 1978 au mois de Mai 1979, des pas de deux ou de trois vont se succéder avec des rondes plus ou moins conviviales tout au long d’une danse des maisons qui va durer 4 mois + un mois de finalisation. Le dernier plan masse s’est figé lorsque le jeu des empathies, des orientations et des vues a abouti à un équilibre consensuel. Des implantations qu’un observateur extérieur pourrait considérer comme désordonnées en réalité ont été ajustées au mieux par les futurs habitants. L’expérience de cette négociation entre une recherche d’indépendance et une recherche de convivialité à la quelle s’ajoute le jeu des affinités est probablement un moyen d’accéder à un urbanisme plus organique d’organisé, plus humain que planifié.

L’approche paysagère

En Mars 1979 Bernard Lassus introduit la discussion par une analyse de la méthode participative suivie par le groupe et de ses incidences sur l’approche paysagère :

«  La maison peut-être envisagée de deux manières : soit comme un wagon posé sur le sol et qui peut être changé de place ; soit comme un champignon, une fleur ou un arbre sortant du sol. La volonté de séparer la maison du sol s’explique par la peur des insectes et de l’humidité. La volonté inverse consistant à inscrire la maison dans son site est particulièrement évidente dans le cas d’une pente accentuée. Le jeu des terrasses et des niveaux accroche la maison au flanc d’un coteau. La deuxième attitude est d’autant plus évidente que la pente du sol est importante. Le sol acquiert une présence initiale dont la maison paraît émerger. Je l’appelle le substrat paysager. Dans la banlieue pavillonnaire habituelle il est impossible de savoir si c’est le sol ou l’ensemble des maisons qui constitue le substrat. Le rapport de masse entre les maisons et le paysage est ambigu. La tradition chinoise dit qu’il faut sept arbres pour contrebalancer le poids d’une maison. Comme on a tendance à accorder plus de poids à la maison il importe d’accentuer la présence des arbres pour établir une équivalence. Les faux puits qui abondent dans les jardins de banlieue sont révélateurs du besoin d’ancrer la maison au paysage. En faisant le plan masse vous vous êtes demandé comment accrocher les maisons ensemble. il faut maintenant se demander comment les accrocher au paysage. Dans les grandes opérations d’aménagement, le sol est détruit, le paysage oublié au profit de la technique et de la construction. J’ai participé au projet de la Hayette depuis l’origine .Si j’ai attendu aujourd’hui pour venir vous parler du paysage c’est bien parce qu’il est normal que vous ayez d’abord voulu résoudre vos problèmes de maison.

Je veux aussi vous parler de l’hétérogénéité de vos maisons. Si officiellement il est de bon ton de parler de la différence, c’est parce qu’on en a , en réalité, très peur. Le mot de différence est utilisé pour rejeter la différence. Quelqu’un qui est intégré est une personne dont on a refusé la différence. Toute la culture traditionnelle est basée sur la ressemblance. Il faut faire soi-même attention pour ne pas donner à l’unité un sens mythique. D’abord les choses doivent exister c’est à dire avoir une présence. Comment discuter avec quelqu’un s’il n’est pas lui-même ? Avant de savoir à qui on ressemble, la première chose est de ressentir soi-même les choses de façon juste. Voulez-vous une maison lumière qui contraste avec le paysage ou une maison rocher qui fait corps avec un sol minéral ? Chacun doit préciser ce qu’il préfère. Une maison qui change d’aspect selon la distance à laquelle on la regarde, ou au contraire une maison qui reste identique à elle-même quelque soit la distance de l’observateur ? Il y a des maisons qui produisent un effet choc, comme la lecture de France-Soir, mais cela ne dure pas : le journal est jeté le lendemain. Or si vous voulez vivre avec votre maison plusieurs années, elle sera une sorte de livre de chevet que vous relisez de temps en temps pour y découvrir toujours de nouvelles choses.

Qu’est-ce qu’une maison qui ne s’use pas au premier regard ? La maison est un objet qui se transforme : Vous avez à vous demander comment elle change avec la lumière, celle du soir, celle du matin. Il vous faut réfléchir aux choix que vous ferez. La question n’est pas de savoir si votre maison est belle ou pas. Elle est de savoir si votre maison a une richesse et une existence propre. Vous pouvez jouer avec son épiderme. Que voulez-vous voir au sol, au plafond, à la fenêtre ? Comment allez-vous faire pour que telle ou telle pièce ait tel ou tel aspect ? La maison peut être sonore, ou feutrée, brillante ou mat. La manière d’y accéder compte beaucoup. Des gens mettent du gravier au sol pour entendre les gens arriver.

Un espace n’a pas de réalité en soi. Il n’a d’existence qu’en relation avec ce qui l’environne. Il y a une façon d’organiser des plans différents qui donne de la profondeur à l’espace. C’est tout l’art des jardins qu’on redécouvre actuellement. Voulez-vous de grands ou de petits espaces fractionnés ? Il y a un substrat paysager à constituer. Sur les chantiers de l’Hautil il y a certainement des excédents de terre que vous pourriez utiliser pour créer du relief. Vous-mêmes aurez des terres à évacuer. La meilleure des réussites serait qu’on ait l’impression, un jour, que le paysage préexistait avant la construction des maisons.

Le paysage est aussi un problème de voisinage : C’est le groupe qui valorisera les propositions individuelles. Le choix de tel ou tel matériau valorisera le choix qu’a fait le voisin. La publicité nous égare quant au rôle d’un matériau. Elle confond le sens d’un matériau avec sa valeur économique. Si c’est cher, c’est beau. Or il n’y a ni matériau riche ni matériau pauvre. C’est l’organisation des matériaux entre eux qui rendt chaque matériau riche ou pauvre. On a l’habitude de penser que la pierre ou le marbre sont beaux parce qu’ils sont chers. Nous oublions que les romains peignaient les colonnes en pierre et que les cathédrales étaient peintes de couleurs vives.

– Comment a-tu essayé de donner une qualité sensible au plan masse alors que tu n’est intervenu qu’une fois celui-ci défini par le groupe?

– J’étais physiquement là depuis le début de la démarche, mais je ne pouvais pas être entendu, pas plus que je ne l’avait été lors du concours avec les architectes.

Tout le monde a commencé à se polariser sur le coût de la maison, ce qui est tout à fait compréhensible. Tant pour l’habitant que pour l’architecte c’est la logique économique qui prime. C’est un constat et une réalité. Dans cette expérience de la Hayette, j’ai noté une autre contradiction intéressante. Pour l’habitant l’existant c’est d’abord sa maison. Le paysagiste plante des arbres sur un sol tandis que l’habitant plante des arbres autour se sa maison ; L’habitant part du plus proche pour aller vers ce qui est le plus lointain. En construisant sa maison l’habitant constitue le sol de son propre paysage. Il ne peut penser aux arbres et aux fleurs qu’après avoir conçu sa maison. De même que le végétal pousse sur le rocher.

– Quelque soit l’individu ou le groupe, les habitants réagiront toujours ainsi à l’exception d’un groupe de paysagiste ce qui ne peut être qu’exceptionnel.

– La question n’est pas d’opposer l’architecture et le paysage. Ce n’est pas une question de connaissance spécifique. Les personnes peuvent avoir un état d’esprit indépendamment de leur formation professionnelle. Le concept de paysage est culturel, pas professionnel. Globalement et pendant toute la durée de l’étude, le sol de la Hayette a été considéré comme donné. Bien que nous ayons fait une maquette en volume, à aucun moment il n’a été tenu compte de la pente du sol comme étant un élément fondamental.

Le problème du paysage n’a été abordé qu’une fois les habitants libérés des angoisses financières et architecturales. Si les architectes s’étaient promenés dans la forêt avec les habitants, s’ils avaient arpenté la pente du terrain pour en sentir le mouvement, le groupe aurait réagi différemment. Je pense que si des positions plus paysagères avaient été affirmées dès le départ, nous n’aurions pas eu affaire aux mêmes habitants. Le paysage étant exclu de l’image dominante du projet il n’y a eu qu’un processus d’élaboration d’objet. Il n’y a pas eu d’étude de l’opération prise comme fragment d’un ensemble plus vaste. Il y a eu tissage d’un paysage résultant mais pas émergence d’un paysage.

– Au moment du choix des traitements de surfaces des murs et des revêtements des considérations paysagères seront possibles.

– Il ne faut pas confondre l’acte de broder sur un espace concret donné avec l’étude des fondements d’un paysage à élaborer. Il ne faut pas non plus confondre les domaines manuels et sensibles. Les habitants paysagistes ont longtemps été récusés par les intellectuels progressistes qui jugeaient leurs travaux mal réalisés. Le rapport au sensible ne passe pas nécessairement par un rapport au travail bien fait. Inversement un travail bien fait n’est pas forcément artistique. D’ailleurs les artistes n’aiment généralement pas les artisans.

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