Le portrait-paysage

 

La maison Lefèvre, dans le groupe de la Hayette N°1

Dès 1976 je réfléchissais à ma future maison familiale, ne serait-ce que pour vérifier la fiabilité du passage du portrait paysage à la conception architecturale. Etait-il simplement possible de passer de quelques images emblématiques à un mode de vie ? En quoi tirer parti d’une poétique personnelle pour définir une architecture ? Avec les étudiants de l’Unité Pédagogique N°6 je commençais à faire des exercices d’expression des rapports à l’espace. Un des exercices consistait à dessiner un paysage à partir d’une photographie de paysage au choix. Certains dessins privilégiaient le rapport au ciel ou au sol, à l’eau ou au désert, à une végétation mouvante ou à un tracé minéral etc. J’étais parti des deux portraits-paysages de mon couple pour mes premières esquisses de maison ; Le tout mâtiné d’architecture bioclimatique…J’étais alors assistant de Bernard Lassus et du couple progressiste, Georges et Jeanne-Marie Alexandrov, porte drapeau de l’architecture bioclimatique dans l’enseignement de l’architecture.

L’esquisse de 1976

Ce premier projet s’inscrit dans un terrain minimaliste de 170 m2, de 14 m de profondeur sur 12m de largeur. Le projet occupe la moitié du terrain avec sa cour carrelée de 30 m2 et son volume bâti d’une assise de 7 mètres par sept et d’une hauteur de équivalente. Une sculpture habitable en forme de rocaille occupe le quart Nord-Ouest du terrain laissant le quatrième quart libre pour un jardin de poche d’une cinquantaine de m2. Le rez-de-chaussée de la partie Est de la maison est constituée d’une salle de 36 m2 ( 6m x 6m) et de grande hauteur dont les coins repas et cuisines sont logés dans une bande d’un mètre vingt adjointe en façade sur rue ( Est). Un appentis servant de cellier est construit sur le côté Est de la cour et couvre l’entrée. La moitié Est du projet est agrandie au Sud par une serre dont la menuiserie reprend le dessin d’une façade flamande inspirée de l’architecture urbaine vue à Gand ou à Furnes, des villes proches du pays natal de Francine. Francine a passé sa jeunesse dans le Nord de la France et ses vacances à Bray-Dunes, dans les dunes. Pierre, moi, son mari, est fasciné par les falaises tourmentées des gorges taillées dans les causses du Sud du massif central où j’ai passé la plupart de ses vacances d’été. La partie Ouest de la maison s’inspire des rochers des gorges de la Dourbie. Elle reprend le thème de la sculpture habitable développée, au même moment, par André Bloch et Etienne Martin. La chambre des parents se situe à l’étage dans la partie Nord-Ouest du projet. Elle est portée par des pilotis en forme de colonnes creuses dont certaines pourraient stocker l’eau de pluie captée en toiture. Elle déploie deux espaces sur sa face Sud : un bureau pour Francine et un petit balcon. A l’étage de la partie flamande je prévoyais une grande chambre pour les deux filles, séparable par un volume de rangement pouvant ultérieurement faire écran entre deux chambres indépendantes. Un petit bureau à l’étage communique par une simple échelle avec la sous toiture où stocker livres et dossiers. La salle de bain est ouverte sur la serre, au Sud. L’escalier est placé entre la partie Nordiste et la partie sudiste de la maison.

La grande salle constitue l’espace de vie familial et de rencontre avec des invités. Elle s’inspire d’une grande salle peinte par Bruegel où festoient de nombreux convives ; A une échelle bien plus modeste…Aucun meuble n’encombre ce simple et relativement haut volume. La cuisine, en débord, est proche de l’entrée et du cellier qui sont dans son prolongement. Elle regarde la rue et son animation. La façade sur rue et la pente de la toiture à 45° sont conformes aux directives de l’Etablissement Public d’Aménagement : Elles respectent la simplicité de l’architecture rurale du Vexin, tout proche de Cergy-Pontoise. Au Sud la grande serre forme un écran végétal qui prolonge le jardin verticalement. Les filles et leurs copines et copains peuvent aller et venir dans le jardin et dans le voisinage sans avoir à traverser la salle de séjour. Les deux espaces de la partie nordiste l’un en rez-de-chaussée, l’autre à l’étage, devaient permettre d’accueillir la vie familiale en attendant la réalisation de la partie sudiste en béton projeté.

L’esquisse de Mars 1978

La grande salle du rez de chaussée gagne en espace : 5,6 mètres de côté et 4 mètres sous plafond. Sa grande hauteur permet de créer des niches latérales pouvant accueillir des portraits paysages que j’imaginais comme autant de maquettes en trois dimensions. Le plafond pouvait s’ouvrir la nuit sous la salle de bain de l’étage conçue comme un grand luminaire translucide. L’escalier, les équipements de la cuisine ainsi qu’un petit coin repas sont contenus dans une double peau dont les percements intérieurs animent la paroi Nord de la grande salle. Cette grande salle donne une respiration intérieure et a la capacité d’accueillir la famille et des voisins de passage. C’est l’espace du lien social.

La sculpture habitable est intégrée au volume global de l’habitation. Elle constitue une sorte d’éponge centrale utilisée en salle d’eau, construite en polyesters et posée au milieu de l’étage globalement affecté à l’intimité et au repos du corps. Elle capte la luminosité d’une serre placée cette fois-ci en toiture. Les deux versants de cette serre située au sommet de l’habitation sont orientés, l’un à l’Est et l’autre à l’Ouest. Elle peut être séparée des espaces à l’étage par un écran horizontal coulissant dont l’ouverture serait réglable. Une variante prévoit une serre en escalier descendant du toit pour couvrir les deux tiers de la façade Sud. Dans un dessin de coupe, le bureau donne lieu à une sorte de petite tourelle placée en façade Nord, à l’extrémité de la serre. Dans une autre coupe un cube partiellement en porte à faux est accolé à l’escalier ; Un doute subsiste sur son affectation en bureau ou en chambre parentale. Les chambres des filles sont réparties autour de la salle d’eau ; Dans le dessin du plan elles occupent un espace linéaire de 8 mètres sur une largeur de 2 mètres ce qui aurait dû être ,bien entendu, agrandi , notamment en mordant sur la serre verticale d’une largeur de 2 mètres . La sculpture en polyester placée au centre de l’étage était réduite à l’espace du bain et de la douche. Les toilettes et le lavabo sont rejetés en périphérie. Tout cela aurait mérité une sévère mise au point pour assurer aux deux chambres des enfants une indépendance et un agrandissement à terme.

Le pont

Dans les croquis la maison est mise en morceaux. Voulant les regrouper j’obtiens un collage inextricable. Difficile de tout faire rentrer dans un volume de 6,5 x 6,5 mètres de côté et de 6,6 mètres de haut (hors faîtage et tourelle). Pour relier des fragments entre eux rien de tel qu’un pont. Le projet perd sa forme cubique pour s’étirer d’Est en Ouest, et franchir une premier niveau enterré qui s’élargit en son centre de façon à créer un espace central bien isolé faisant face à un jardin taluté descendant vers le Nord ; Le gros dos aux vents froids. L’étage de plein pied avec le sol existant est consacré à un espace de vie délimité à l’Est par un escalier et à l’Ouest par des toilettes et une salle d’eau taillée dans un rocher en plâtre projeté. Je m’inspire cette fois-ci de l’architecture d’Alvar Aalto qui explose ponctuellement hors du cadre très strict et très contraint dans lequel l’architecte installe les quatre cinquième du programme fonctionnel. Le site universitaire d’Otaniémi est d’une architecture implacable tandis que le grand amphithéâtre s’ouvre en éventail demi-cylindrique au centre de la composition. Alvar Aalto n’hésite pas à rompre la géométrie de ses immeubles par une forme libre qui brusquement s’en échappe. Le projet de pont inscrit les activités familiales dans une forme allongée qui explosera à l’Ouest avec la forme libre d’un rocher creux. Au troisième niveau on trouve l’espace des deux filles prolongé à l’Ouest par une salle de bain en relation directe avec la chambre parentale du dessous grâce à un petit escalier taillé dans la forme libre. Ce projet s’inscrit dans le gabarit du projet voisin avec son jardin également à contre-pente descendant vers un espace à demi enterré. L’aboutissement de ce projet consiste à traiter les deux maisons mitoyennes de façon harmonieuse avec une toiture dans le prolongement l’une de l’autre et portée par une même double façade Sud.

En Mai 1979, la maison se compose d’un premier niveau en maçonnerie, d’un noyau de deux niveaux réalisés en poutrelles et hourdis. Une enveloppe en charpente coiffe le volume global qui regroupe un atelier à demi-enterré et un niveau en sous toiture. Cette enveloppe crée une double peau au Nord. La forme libre prévue à l’Ouest est simplifiée jusqu’à prendre une forme ovoïde. En Juillet 1980 la maison devient un support sur lequel se greffent des éléments de mobilier qui viennent le personnaliser tout en réglant la relation entre les espaces intérieurs et l’extérieur. Dans un des croquis datés de Juillet 1980, l’idée d’un jardin vertical vient s’appliquer en façade Sud, comme référence à certaines réalisations des habitants paysagistes collectionnés et analysés par Bernard Lassus. Le jardin vertical ménage un escalier donnant accès direct au jardin Sud depuis le premier étage. Entre le rocher et la façade de type Vexin, un vie subsiste : je ne sais pas comment relier ces deux éléments ensemble. En première phase de construction se vide sera fermé par un matelas gonflable inspiré des travaux de Hans Müller construction qui, très vite claquera au vent plusieurs années de suite .Par la suite il sera comblé par une extension.

Le permis de construire

Dans le texte de présentation du projet de maison à la Hayette je dresse un rapide récapitulatif : Commencée à l’occasion du concours » maisons de ville » organisé par l’EPA en 1976 la maison Lefèvre différencie ses espaces composants selon la démarche dite du « portrait-paysage ». Francine, institutrice, aime les volumes simples, de petite dimension et pratiques à gérer. Elle préfère la chaleur d’une maison de poupée à la froideur des grands espaces modernes. Nos voisins avaient pris le parti, contraire au mien, de construire une grande boite quitte à n’en occuper qu’une petite partie les dix premières années. Le mari a pu au fil des ans multiplier les chambres. Pour leurs deux filles comme pour la plupart des enfants la maison est une suite verticale d’espaces de jeux et d’escaliers. La maison dispose de trois entrées et de trois balcons. Des capteurs solaires en toiture sont sensés fournir l’eau chaude d’un stockage qui deviendra vite un stockage de briques absorbant les calories fournies par des capteurs à air à l’instar de ceux qui ont déjà été posés en ville nouvelle par Michel Franjus. Une double paroi enveloppe la partie Nord de la maison. Un atelier de 6 mètres de rayon est aménagé en rez-de-chaussée et s’inscrit entre la limite Nord du terrain et le corps principal du bâtiment. Celui-ci est implanté d’Est en Ouest de façon à ce que sa façade principale soit orientée plein Sud avec une pente de 60°partant du faîtage pour descendre jusqu’au sol. Deux chambres et une salle de bain sont disposées sous cette pente, au rez-de-chaussée. L’atelier constitue un espace de travail éclairé au Nord par une grande verrière.

Trente ans plus tard …

Le rocher en béton projeté prévu au stade du permis de construire n’a jamais été construit : trop compliqué, trop long et probablement trop cher à réaliser… La frustration reste : pourquoi en France la maison de la famille des barbapapa a connu à la fois un tel succès audiovisuel et un tel échec architectural ? Si l’architecte Antilovag a pu réaliser son palais des bulles au pied de l’Esterel, c’était grâce à la commande de Pierre Cardin… Seuls les milliardaires semblent pouvoir s’offrir de telles fantaisies… A la Hayette, c’est dans le vide prévu en façade Ouest que devait s’encastrer « le rocher », remplacé , quinze ans plus tard par un projet plus raisonnable d’extension de l’espace de vie du premier étage . A l’étage, c’est l’espace de vie où la famille prend ses repas, et où ma femme, a pu, grâce à une extension, installer son bureau et son ordinateur. Nos petits enfants de passage en week-end jouent dans les escaliers et ne cessent de passer d’un niveau à l’autre. Tous profitent de la proximité d’un escalier récemment installé au Nord-Ouest de l’étage de vie pour descendre dans l’atelier du Rez-de-chaussée et le rendre à la vie familiale. Je m’étais annexé l’atelier du bas comme espace de travail .L’espace linéaire disposé sous la toiture a lui aussi changé d’affectation. Il constitue, trente ans après sa construction, une grande suite parentale qui flotte au dessus des feuillages grâce à ses deux balcons, alors que durant une bonne dizaine d’années il avait servi de chambre à nos deux filles alors que nous dormions dans une niche de la dimension de l’escalier qui y sera implanté ultérieurement. Chose incroyable aujourd’hui où chaque enfant doit avoir sa chambre indépendante dès le plus jeune âge. S’agissait-il d’un retour honteux à l’« état sauvage » qui est encore celui d’une grande partie de l’humanité ou d’une conception marine des « couchettes ».

Mais où est donc passé le portrait paysage ?

A trente ans lorsqu’on à la conviction de formuler une démarche nouvelle, on pense refaire le monde de l’architecture à l’aide de quelques notes en bas de croquis. Parmi les premières intentions idéologiques : « Je centre l’espace sur ses habitants, ce qui évite de se complaire dans une phraséologie d’architecte sur l’espace, les matériaux et la société. La nature humaine doit prévaloir sur celle des matériaux ( F.L.Wright) ou des structures ( A.Kahn). Le culte de la forme pour elle-même tourne autour de valeurs abstraites. Si l’architecture n’exprime pas nos multiples visages, elle nous fait entrer dans la logique du prêt à porter… L’habit conforme occulte nos portraits paysages. Refusant la banalisation fonctionnelle je cherche à concevoir une architecture plus proche du mobilier que du monument ; une habitation qui s’ouvre, se ferme et respire avec le climat. La mobilité porte sur les enveloppes plutôt que sur les cloisons ; Le cloisonnement découpe l’espace en tranche tandis que l’enveloppe crée des transitions entre l’intérieur et l’extérieur. Je réfléchis à des éléments susceptibles de caractériser l’espace et qui correspondent à la personnalité des occupants ». En 1979, j’avais fait un collage de quelques références personnelles. Au premier étage, le sas d’entrée s’ouvrant au Sud sur le balcon et l’escalier qui mène au jardin devait s’inspirer de l’architecture renaissance symbole de nos deux filles. Cet ouvrage menuisé d’environ quatre mètres de haut se serait détacher d’un toit à 60% sombre parce que couvert de capteurs. Un escalier extérieur en bois, lui a été construit, porte un rosier grimpant et un bac de stockage des eaux pluviales composant, comme prévu, un jardin vertical. Au niveau du rez-de-chaussée, des extensions caractéristiques d’une courée du Nord, côté jardin, laissent supposer l’existence d’une suite de petites pièces vitrées en rez-de-chaussée. En partie Ouest de la maison devait être construit sur son socle un rocher troué comme une éponge, abritant la chambre des parents. Une salle de bain devait faire tampon entre cette chambre et la cuisine accolée à l’Est. De 1980 à 2010, le réalisme a dissipé les projets imaginaires. L’architecture en garde quelque trace.

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