La dernière séquence

 

L’aménagement de la place des Châteaux

En septembre 1975, un communiqué très bref dans le journal local signale l’attribution par le Comité Interministériel d’Action pour la Nature et l’environnement,  d’une subvention de 300.000 francs pour l’aménagement des places publiques de la ville nouvelle avec la participation des habitants. Sur une place de la Croix Saint Sylvère de l’îlot des Châteaux, une fontaine conçue par un sculpteur choisi par l’EPA vient d’être pressentie et donne lieu à une présentation « participative » de dernière minute qui consiste à réunir une dizaine d’habitants pour leur montrer la maquette de l’ŒUVRE,  la veille de sa mise en chantier. Il est alors bien trop tard pour changer quoi que ce soit au projet. Toutefois, les habitants obtiennent deux bancs supplémentaires.  Pour contrer cette participation expéditive et superficielle  nous alertons quelques habitants du quartier des Châteaux assidus aux Ateliers Communautaires et soucieux d’aménager leur place, une vaste étendue centrale bétonnée et entourée d’immeubles. Ensemble nous rencontrons des représentants de l’EPA  susceptibles de nous informer : « La participation des habitants ? (sourires…)  ces mots ont été rajoutés  pour faire passer la demande de financement. Mais un concours va être lancé et nous ne voyons pas d’inconvénients à ce que les habitants y présentent aussi des projets ».

Un groupe d’une dizaine de femmes commence, en janvier 1976, la maquette d’un espace de jeux en forme de château : Un donjon offre un abri et dans une cour plantée d’arbustes taillés, une piste pour les vélos et les patins à roulettes. A l’école, les enfants dessinent quelques idées de fontaine. Un sculpteur prévenu par un ami habitant de la Croix St Sylvère, propose trois lieux  évoquant l’un le bord de mer, un autre la montagne, le troisième la forêt. En février 1976 l’association des résidents de la Croix Saint Sylvère organise, dans le Local collectif résidentiel le plus proche de la place, des expositions et des débats avec dégustation de crèpes. Les ateliers communautaires, le photo-club et la maison de quartier sont associés au montage des panneaux d’exposition. Les ateliers communautaires, c’est à dire les habitants, trouvent dans cette opération un début d’insertion dans le jeu institutionnel local. A la Croix Saint Sylvère, une équipe de huit femmes habitant l’îlot réalisent avec l’aide des ateliers communautaires une maquette d’espace de jeux en forme de château. Des murets en forme de remparts portent un chemin de ronde à 1 mètre du sol. Le donjon offre un espace abrité. La cour intérieure serait plantée d’arbustes décoratifs délimitant une piste pour les vélos et les patins à roulettes. Bien évidemment il s’agit d’un plan programme plus que d’une œuvre d’art. Les maris, quant à eux, se préoccupent du mode d’organisation du concours et des modalités de participation des habitants aux prises de décision. Il s’en suit un échange de courrier très tendu entre l’EPA et l’association des Résidents de la Croix Saint Sylvère.

De son côté l’EPA charge le Centre d’Action Culturelle de mettre officiellement en place la participation des habitants. Les animateurs du CAC reçoivent pour se faire 80 000 francs mais décident de laisser l’initiative à l’Association des résidents qui elle-même fait appel aux Ateliers Communautaires. Les habitants s’apprêtent à rédiger un cahier de doléances qui sera remis aux concurrents et demandent que le jury soit pour moitié composé d’habitants choisis par le quartier. L’EPA fait savoir, que les habitants sont trop nombreux dans le jury et retire la conduite du projet au CAC pour l’assurer en direct. A la suite d’une épreuve de force par échange de courriers les habitants acceptent de n’être plus que cinq dans un jury de douze personnes. C’est un élu qui sera le sixième membre du jury représentant les habitants. L’association des résidents écrit au Directeur de l’EPA : « Ces temps et contre temps sont très efficaces pour anéantir les motivations et les efforts de chacun, gaspiller les énergies, retarder la réalisation et finalement laisser le projet dans le vague. Vous créez plus ou moins consciemment tous les éléments pour que la participation des habitants ne puisse finalement plus s’exprimer ».

Françoise, animatrice aux Ateliers Communautaires rencontre le Directeur de l’EPA au zinc :

– « Ne croyez-vous pas que l’avis de l’habitant qui aura La place des Châteaux sous le nez tous les jours est plus important que celui de l’expert ?

– Si j’avais à choisir une sculpture pour mon propre jardin je préférerai demander conseil à un expert ».

Les résidents craignent que l’EPA n’impose comme le fait généralement toute administration qui se respecte, un objet d’art coûteux perdu au milieu d’une place déserte. L’EPA ne veut pas sacrifier l’esthétique au profit de l’animation de quartier. Il souhaite faire intervenir des artistes de prestige. Au mois d’août 1976, il fixe un calendrier avec l’association des résidents : première sélection des artistes sur dossier en Octobre, remise des esquisses et sélection de trois projets en Novembre, désignation du lauréat en janvier 1977. En Septembre les habitants se rendent compte que leurs doléances, une fois n’est pas coutume, vont être prises en considération dans les directives du concours ; L’association des résidents rédige alors un questionnaire auquel répondent volontiers les habitants . Les aménagements souhaités sont, par ordre de préférence : les boutiques en rez-de-chaussée d’immeuble, des jeux d’enfants, un square, une fontaine, un kiosque et personnes demandent une œuvre d’art…Pour mieux comprendre les résultats de ce sondage, il faut savoir que les rez-de-chaussée d’immeuble sur pilotis qui bordent en partie la place sont resté vacants. Les papiers gras, les crottes de chien et les ferrailles abandonnées ont remplacé les commerces prévus initialement par l’E.P.A. En effet les commerçants redoutent leur isolement dans un îlot de 600 logements situé au confins du quartier de la Préfecture, en face d’un champ de choux. Sans compter les difficultés d’installation dans des espaces biscornus en dessous d’immeuble, sans perspective d’extension.

Dans la partie du questionnaire qui porte sur le choix des matériaux, la demande de plantation d’arbres prédomine. Viennent ensuite le bois l’eau l’éclairage. Sont unanimement rejetés : le métal, le ciment et les matières plastiques, bref les principaux parangons de l’art moderne. Figure en dernière page du questionnaire l’invitation suivante « Si vous avez une idée d’aménagement de la place des Châteaux, pouvez-vous la décrire et pourquoi ne pas l’illustrer par un dessin ? Deux habitants sur deux cents cinquante questionnaires remplis répondent à la question. Un seul habitant joint un dessin. Les ateliers d’arts plastiques ont de l’avenir à la Croix Saint Sylvère. Une fête a lieu en fin Septembre 1976 pour conclure la collecte des questionnaires, ce qui était la preuve qu’il existait dans l’un des îlots les plus résidentiels et retirés de la ville nouvelle, un intérêt majeur pour la vie de quartier; Ce qui prouvait également qu’un travail d’équipe exceptionnel avait permis à une quinzaine de résidents d’associer la quasi totalité de l’îlot aux décisions concernant l’aménagement de leur place.

Le choix définitif du projet se fait en février 1977 en faveur   d’un projet à mi-chemin entre l’oeuvre d’art pur et l’aménagement vivant. Le projet d’une construction légère en charpente pouvant abriter des stands d’Information ou des rencontres entre habitants a été rejeté au profit d’éléments de sculpture purement décoratifs. Toutefois le projet retenu ménage des plantations ainsi qu’une aire de jeux équipée de quelques bancs. Reste à espérer que l’artiste aura compris que l’art le plus difficile mais aussi le plus passionnant consiste à associer les habitants d’un quartier à son art.

Le déménagement

En Octobre 1975 l’Association des ateliers communautaires décide à la demande des « gros bricoleurs » d’acheter des machines plus conséquentes pour le travail du bois :scie circulaire, scie à ruban, dégauchisseuse, mortaiseuse. Ces acquisitions obligent à une gestion plus rigoureuse : assurances, règlement intérieur, présence d’un administrateur de l’association pendant l’utilisation des grosses machines. Les premiers incidents surviennent : moteur grillé, doigt entaillé, éjecteur de copeaux passant dans la dégauchisseuse. Les machines en panne sont démontées plusieurs fois avant d’être envoyées au fabricant. Les femmes hésitent à s’initier bien que Françoise ait à cœur d’expliquer le mode d’emploi de chaque nouvel équipement. La surenchère des tours de force techniques commence : après la table basse avec incrustation de céramique, c’est la grande table rustique pour la salle à manger. L’achat du bois débité en plot permet de réaliser au dixième du prix pratiqué dans le commerce. On s’incline devant l’exploit. Au moment où l’EPA er le Syndicat Communautaire veulent chasser les ateliers de l’école des Maradas sans que l’on sache où aller, on montre ainsi que l’association n’est pas une bande de rigolos. Aux ateliers sont fabriqués des meubles extra en chêne massif. Mais cela ne va pas sans inconvénient. Les femmes désertent même les travaux de peinture dans la petite pièce attenante envahie par les poussières de bois , les vibrations et les grincements des machines. Les habitants des immeubles proches et les permanents de la bibliothèque voisine supportent de plus en plus mal le bruit des ateliers. Une commission de sécurité envoyée par le Syndicat Communautaire signale qu’il est interdit de stocker du bois dans des locaux intégrés à une école maternelle. Les élus nous proposent successivement de déménager

– dans un préfabriqué proche de la maison de quartier. Mais le directeur a déjà cédé la jouissance du terrain libre à une association de boulliste. Par ailleurs le Maire de Cergy appréhende l’implantation d’un local inesthétique.

– dans un coin du parking inaccessible aux voitures, dépourvu de fenêtre et situé sous la dalle de la préfecture, avec un plafond revêtu d’amiante.

-Enfin dans un hangar agricole situé au milieu d’une ensemble de jardins familiaux, entre le village de Cergy et le quartier de la préfecture. « Vous êtes bricoleurs, alors vous cassez trois ou quatre planches pour ouvrir une fenêtre ».L’association demande un aménagement minimal et l’obtient dans des délais « époustouflants » selon le mot du Président du Syndicat communautaire venu en Octobre 1976 inaugurer la nouvelle installation, en compagnie du Directeur de l’EPA. Les personnalités admirent alors l’horloge bretonne à clous dorés qui est en voie d’achèvement aux ateliers.

Dans ce nouveau local les bricoleurs se sentent chez eux et apportent leur caisse à outil. Les bleus de travail sont rangés dans une armoire métallique. A six ou sept personnes, ils construisent un plancher pour créer un niveau supplémentaire puis posent l’isolation en sous-toiture. Les femmes se cantonnent dans une petite pièce chauffée servant de bureau et de salle de réunion. « Si les femmes veulent être l’égal des hommes, elles n’ont qu’à travailler au froid comme nous ».C ‘est l’hiver. Françoise croise des gens qui lui confient : « On n’ose plus venir ; on se fait rembarré ». Les machines sont accaparées par une demie douzaine de gros bricoleurs qui se retrouvent chaque week-end . Après le vaisselier du séjour, vient le vaisselier pour le père. Puis on remet ça pour le cousin, pour le copain. Le petit bricoleur qui débarque avec trois planches de contreplaqué fait sourire et se sent vite ridicule entre une porte de buffet en noyer sculpté et un pied de lampe en chêne travaillé au tour à bois « Qui m’a piqué ma réglette ? Il faut la remettre là… » Pour être admis dans le club des super-bricoleurs il faut faire ses preuves «  Je suis parti sans dire au revoir ; on n’a rien d’autre à y faire qu’à trimer ». Françoise se lasse de gérer les boulons et les visses de ces messieurs. Au détour d’une conversation où elle parle de son frère ingénieur, Daniel plaisante « Tu es la ratée de la famille ». Françoise est de moins en moins soutenue lorsqu’elle prend des contacts avec des associations et suit des projets d’aménagement en démarrant des maquettes. Sa démarche de plasticien n’est pas prise au sérieux. L’achat d’une collection d’ouvrages sur les styles régionaux anciens met fin à son rôle de conseillère. Les bricoleurs se contentent de copier des modèles. L’invention ne porte plus que sur les essais de teintures ou la perfection d’une mortaise. En Septembre 1977 l’association se réunit pour tenter de concilier les activités internes et les interventions dans les quartiers sans compter le projet de l’Hautil ; Un groupe de futurs habitants se réunit chaque semaine pour concevoir un projet d’habitat. Les bonnes intentions ne manquent pas quant au partage des permanences, aux démarches à faire auprès des financeurs, aux projets à suivre. « Il faut se serrer les coudes pour en sortir ». Françoise quitte les ateliers. Le groupe de l’Hautil qui se réunit en vue de concevoir son habitat à Jouy le Haut les quitte aussi, une fois la conception de son projet achevé. Les réunions suivantes se feront sur le chantier de la Hayette, tandis que les artisans du dimanche retournent à leurs machines.

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