Un premier bilan de la programmation générative

 

Le directeur de l’équipe de sciences humaines du Centre Scientifique et technique du bâtiment, Michel Conan, a initié et dirigé, dans les années soixante dix, la recherche dans les domaines de l’architecture et de l’urbanisme (DGRST). Michel Conan avait préalablement étudié la relation de l’architecte avec son client dans l’œuvre de Franck Lloyd Wright. Il publie en 1987 un rapport de recherche intitulé « Vers une conception pragmatique de l’architecture ». Celui-ci fait la promotion de la programmation générative dont l’objet est d’enrichir le projet architectural par la consultation de ses futurs usagers. Il est en relation avec un enseignant chercheur américain John Zeisel qui a publié, au début des années quatre vingt « Inquiry by Design » puis « Building diagnostic ». Dans ces deux ouvrages J.Zeisel développe la thèse selon laquelle l’énoncé complet d’un problème auquel le projet architectural doit répondre, se découvre en analysant plusieurs propositions spatiales. Des enseignants chercheurs de l’école d’architecture de Minéapolis, J.Robinson et St.Weeks ont observé que, très souvent, après avoir choisi un projet d’architecture, le client modifie ses objectifs et son programme d’origine. Tous ont constaté qu’une architecture reconnue comme étant satisfaisante par le jury ou le client qui l’a choisi, ne l’est pas forcément du point de vue de son usage. La procédure de concours accroît d’autant plus cette discordance entre l’image et l’usage que les architectes du projet n’ont pas été associés au travail de programmation. La quasi totalité des jurys fait passer l’insertion urbaine et les qualités médiatiques du projet avant le strict respect du programme et des usages qui s’y rapportent. Par ailleurs les programmateurs professionnels travaillent avec les commanditaires et les décideurs qui considèrent leur vision du projet comme étant représentative de l’ensemble des usagers qu’ils n’ont généralement ni le temps ni les moyens, ni toujours l’envie de consulter. Lorsqu’il s’agit d’inventer un équipement innovant le seul énoncé des intentions institutionnelles complété par les listings de locaux et de surfaces, est encore plus qu’insuffisant. La concertation avec les différents types d’usagers est la seule façon de diminuer les risques de disfonctionnement ou de non appropriation d’espaces conçus en dehors d’eux.

Michel Conan avait observé que le système des concours figeait le projet d’architecture au stade de l’esquisse ou de l’avant-projet. Or, à ce stade, le projet architectural propose un part pris général plus qu’il n’entre pas dans le détail de son fonctionnement. Les futurs utilisateurs sont de fait exclus de la phase de mise au point qui sépare la phase d’esquisse de la phase d’avant projet détaillé. M.Conan propose que cette phase de mise au point et de recadrage soit mise à profit pour améliorer le projet du point de vue de son futur fonctionnement et de son appropriation par ses futurs utilisateurs. La programmation générative consiste à organiser des rencontres entre les concepteurs du projet architectural et ses différentes catégories d’utilisateurs, qu’il s’agisse de ses gestionnaires, de ses personnels, mais aussi du public auquel l’équipement est destiné. Les architectes ont ainsi la possibilité d’adapter à leurs différents usages et par le détail, les aménagements intérieurs et des espaces de proximité du bâtiment. Les futurs utilisateurs sont invités à réfléchir à la façon dont ils vont vivre dans l’édifice futur ; Y habiter pour certains, y travailler pour d‘autres : l’utiliser pour tous. La programmation générative associe les populations concernées à la conception concomitante d’un projet architectural et d’un projet de vie. Cette approche met fin au préjugé selon lequel c’est aux utilisateurs à s’adapter aux bâtiments qu’on leur construit, et pas l’inverse.

Michel Conan estimait que « Pour favoriser l’adéquation entre l’espace construit et les conditions de la vie courante, il fallait recourir à une méthode interactive alliant gestionnaire, utilisateurs et maître d’ouvrage… le maître d’ouvrage organise la mise en commun des préoccupations de professionnels et d’acteurs locaux concernés afin d’intégrer des préoccupations concrètes et réalistes au plan local ».

La méthode ne se limite pas à une simple technique d’optimisation fonctionnelle. « La prise en compte de fonctions générales d’un bâtiment est certes nécessaire mais elle n’est pas suffisante ». M.Conan reproche aux méthodes habituelles de programmation de se cantonner à la seule approche fonctionnaliste. Dans la programmation générative, on entend par conditions d’habitation, à la fois les conditions matérielles

( l’espace et les aménagements techniques) les conditions sociales et culturelles ( les rapports entre les personnels et les habitants) et les conditions symboliques ( les significations attachées aux lieux de vie). Le recours à la programmation générative est d’autant plus justifié que le projet et son programme portent sur un thème nouveau. S’agissant de concevoir des lieux d’accueil des personnes âgées, il s’agissait, à la fin des années quatre vingt, de substituer au modèle médical traditionnel, celui de l’habitat. Avec le programme Sépia, la personne âgée devait désormais être considérée non plus comme un patient mais comme un habitant.

En Décembre 1989 Michel CONAN, publie « la méthode de programmation générative pour l’habitat des personnes âgées » dans la collection « expérimentations » éditée par le PLAN CONSTRUCTION ET ARCHITECTURE. Après avoir mentionné ses sources françaises et américaines, M. Conan formule ses objectifs : « La recherche d’une amélioration de la conception d’une résidence de personnes âgées adaptée à des circonstances particulières passe par la mise au point d’une méthode de travail et par l’observation des résultats qu’elle engendre afin de l’améliorer ». Le programme interministériel SÉPIA soutenu par le Ministère de la santé et le Ministère de l’équipement et du logement constitue la première occasion de tester la Programmation Générative. Dans ce programme d’expérimentation l’architecte est chargé de la mise en œuvre de la programmation générative, « parce qu’il acquiert ainsi une expérience complémentaire d’analyse des implications spatiales relatifs aux conditions de vie des personnes âgée ; Mais aussi parce que le maître d’œuvre est le mieux placé professionnellement pour ajuster les intentions d’usage aux possibilités ».

Les groupes de transaction

Michel CONAN a défini un protocole de mise en œuvre de la programmation générative : « On commencera par décomposer les espaces sur lesquels portent la programmation, en caractérisant chacun d’entre eux par les genres d’activités qui s’y produisent et par les acteurs qui y participent, c’est à dire par la nature des transactions qui s’y produisent…Nous proposons de distinguer sept types d’espaces de transaction qui peuvent chacun être pertinents lorsqu’on envisage la construction d’une résidence de personnes âgées sous forme d’un ou de plusieurs bâtiments comportant des étages ». Dans chacun de ces GT (groupes de transaction) doivent être incorporés les problèmes pertinents du point de vue de la situation locale. Un mémento de base est remis aux équipes de maîtrise d’ouvrage et de maîtrise d’œuvre. « Il ne constitue pas un guide dictant les problèmes et les intentions à suivre en tous lieux et toutes circonstances… il permet à l’équipe sépia de se fabriquer son propre énoncé intentionnel accompagné d’une présentation graphique, cette dualité d’expression renvoyant évidemment à l’articulation de la pensée discursive et de la pensée figurale qui est au cœur du travail des architectes ». Le mémento de base développe une problématique générale structurée en sept thèmes ou GT

GT1 : L’espace urbain

Le premier groupe de transaction se consacre à la fréquentation des espaces et services urbains par les personnes âgées, ce qui suppose une implantation en ville, si possible en centre ville. Dans ce groupe sont abordés les questions de proximité des services urbains , notamment des transports en commun, des commerces, des services publics , ainsi que des problèmes d’accessibilité garantissant l’autonomie des personnes âgées dans la ville. Des espaces urbains proches de la résidence des personnes âgées doivent favoriser le spectacle de la vie urbaine sans placer la personne âgée dans une situation de risque. Par exemple le parcours de l’habitat jusqu’à l’intérieur du jardin public le plus proche est à étudier dans le détail des pentes au sol et du mobilier urbain.

GT2 : L’espace public intérieur

Le deuxième groupe de transaction porte sur les lieux d’interférences entre les personnes âgées et les travailleurs du quartier amenés à fréquenter la résidence et ses abords. Une attention particulière est donnée à l’image de la collectivité résidentielle dans son contexte urbain (notamment grâce au traitement des entrées) évocateur d’un habitat urbain familier et rappelant des jardins de pavillons lorsque la résidence est située en périphérie urbaine. Sont abordées les questions du contact aussi bien avec la nature qu’avec les allers et venues des citadins ; aménagement de traversées piétonnes ; arrivée abritée par taxi, avec rampes et autres dispositions d’accessibilité .Les résidents sont invités à s’approprier les espaces de circulations par groupe de voisinage. Un croquis ‘d’intention suggère d’installer un coin salon sur le pallier de l’ascenseur et de l’escalier.

GT3 : L’espace de circulation intérieure

« Les espaces de passage intérieur collectif » est l’intitulé savant des espaces de circulation horizontale et verticale à l’intérieur de la résidence. Leur conception doit les rendre propices aux rencontres aléatoires. A l’entrée du logement les espaces de circulation doivent favoriser l’information sur la vie de voisinage et la programmation des activités. Un salon dans le hall d’entrée de la résidence doit permettre d’observer ce qui se passe à l’interface de l’extérieur et de l’intérieur, et d’attendre, par exemple, l’arrivée du courrier tout en conversant. « Faire de cette salle ouverte sur le hall une antichambre de la salle de restaurant ou de réunion… tout en évitant que cette salle d’attente ne soit perçue comme lieu d’une surveillance intempestive. La présence d’une cafétéria attenante est suggérée .Les espaces de circulation sont également l’objet d’une approche sécuritaire très circonspecte : sécuriser ne doit pas se solder par la multiplication d’obstacles sur le parcours de l’entrée de la résidence à l’espace privé. Par contre la question de l’orientation est déterminante : Certaines personnes âgées se perdent facilement si le parcours se fait en ligne brisée, ou en l’absence d’espaces nettement différenciés les aidant à se repérer. Chaque étage doit être identifiable. Les résidents doivent pouvoir circuler dans la résidence tout en se sentant chez eux. Il importe de ménager des possibilités d’évitement des personnes que l’on ne souhaite pas forcément croiser lorsque l’on se dirige vers telle ou telle activité.

GT4 : Espaces de vie collective résidentielle

Il s’agit des espaces de coopération entre les résidents et les personnels de la résidence, mais aussi et surtout, de coopération entre de petits groupes de personnes âgées qui partagent une activité spécifique. Il faut éviter les situations de « convivialité forcée ». Un certain nombre de pièces peuvent être affectées à des activités bien définies (gymnastique, jeux de société, clubs divers.. .). Plusieurs dispositions sont formulées : Concevoir une grande salle (spectacles, fêtes) pouvant être subdivisée en plusieurs espaces autonomes. Donner la possibilité d’observer les activités en passant à proximité sans déranger les groupes. Créer des ouvertures tout en les occultant ( moucharabieh, jardinières, voilages…) pour permettre aux passants de voir discrètement l’activité sans manifester leur présence. Les P.A. recherchent la présence des enfants et des adolescents tout en craignant d’être bousculés par eux. Des espaces de jeux réservés aux enfants sont à prévoir. Il est recommandé d’aider les résidents dont la famille est éloignée, à créer une association destinée à venir en aide aux personnes trop isolées ou malades. Prévoir un local associatif.

GT5 : Les espaces de service

Ils sont destinés aux personnels qui assurent la totalité des services aux résidents. Ils sont largement déterminés par des logiques de fonctionnement qui sont l’expression de logiques sectorielles. Il y a un équilibre toujours difficile à trouver, entre l’encouragement à l’autonomie individuelle et la prise en charge plus ou moins importante. Le personnel doit pouvoir disposer de temps de détente et de lieux où se retrouver. Vis à vis des résidents la coordination entre membres du personnel est nécessaire. Une salle de réunion prévue à cet effet servira aussi de lieu de formation continue et d’échanges avec des organismes extérieurs. Les P.A. aiment pouvoir faire leur propre cuisine car c’est une façon de conserver une réelle indépendance. Il est donc conseillé de « faire de la cuisine et de la salle à manger un centre d’activités communes aux résidents et aux personnels ». Prévoir un équipement de cuisson sécurisé et des rangements personnalisés ; Donner aux P.A. la possibilité d’entretenir leurs capacités physiques et intellectuelles. Une salle de gymnastique, une médiathèque, une petite piscine seront bienvenues dans la résidence. Les P.A. souhaitent en majorité intégrer un service santé dans l’habitat. Un cabinet médical devrait, de préférence, être ouvert à l’ensemble du quartier et rester peu visible dans la résidence. De même l’intégration de succursales commerciales ouvertes quelques heures par jour peuvent inciter à se déplacer à l’intérieur ou à proximité de la résidence. L’attente de la mort suscite chez des personnes âgées un regain d’attention pour la méditation et la pratique religieuse. Certains résidents trouveront un soutien moral dans un espace de spiritualité proche et accessible. L’existence d’une chapelle permet d’organiser avec les familles des funérailles  dont le déroulement s’effectue en toute discrétion.

GT6 : L’espace de service semi-privé

Il s’agit des espaces de service destinés à l’usage commun d’un petit groupe de résidents. Cette thématique commence par la question du repérage dans l’espace déjà abordée dans la thématique des espaces de circulation : couloirs paliers d’ascenseur. Une appropriation par groupes de voisinage, la création de vues différenciées sur l’extérieur, ou encore l’existence de jardins d’hiver généreusement plantés et éclairés permettront de casser l’image répressive et bureaucratique des espaces institutionnels. Il est conseillé de favoriser des activités collectives initiées par les voisins d’un même couloir.

GT7 : L’espace privé du logement

L’espace privé est abordé sous l’angle de l’image donné à soi-même et à autrui : Le résident s’approprie son espace privé en exposant des tableaux, des objets qui évoquent sa vie et des souvenirs. Le résident doit pouvoir installer les meubles auxquels il tient le plus et qui se réfère à son modèle culturel. Des murs lisses sont à prévoir pour disposer un buffet ou un vaisselier. Il est fait référence à un espace de logement correspondant à un studio de trente m2 environ. Michel Conan préconise une personnalisation dans la distribution même du studio, une pratique développée en Hollande et dans les pays scandinaves. L’analyse des différentes activités renvoie implicitement à l’existence de quatre espaces différentiés. L’entrée doit si possible être marquée par un retrait du côté couloir, une niche bien éclairée dotée d’une étagère pour poser un sac avant d’ouvrir la porte fermée à clef. Du côté intérieur de l’entrée, une petite fenêtre permettra de voir toute personne frappant à la porte, mais aussi d’éventuels allers et venues aux abords de chez soi. Selon les circonstances, le résident prendra son repas sur le pouce à côté des équipements de cuisine, avec un tiers sur une petite table dans la cuisine, ou plus exceptionnellement dans le séjour où il peut recevoir jusqu’à six à huit personnes. Un espace libre sur un rayon de 3,5 mètres hors circulation est à prévoir à cet effet. Les questions d’entretien, d’accessibilité et de sécurité sont traitées dans la thématique des soins du corps …élargie au lavage et au séchage du linge. Autre espace intime : la chambre s’ouvrant sur la salle d’eau. Il faut favoriser les activités de la personne qui de son lit doit pouvoir téléphoner ou lire. Dans le séjour, le résident doit pouvoir écrire sur une table, regarder la rue de son balcon , en position assise grâce à une rambarde rehaussée à 1,25 mètre . La télévision doit être positionnée à l’abri des reflets. Sur le balcon, près de la jardinière il est à prévoir une arrivée d’eau .Partie de la question de l’image donné par le résident à travers l’aménagement de son logement, la problématique se conclue sur des dispositions sécuritaires d’accessibilité qui relèvent de la mission habituelle du Centre scientifique et technique du bâtiment ( CSTB) .

Le mode d’emploi de la P.G

Le maître d’ouvrage définit un petit groupe de pilotage qui suit l’expérimentation de la programmation générative jusqu’à la conception du projet. Au stade de la programmation sept groupes de consultation sont sensés se réunir pour approfondir, chacun, un des sept thèmes de transaction .Trois cercles de consultation s ‘échelonnent sur une période d’une année :

– Le premier cercle permet de passer du mémento type élaboré par l’équipe des Sciences Humaines du CSTB et diffusé dans le cadre du SÉPIA, au mémento local ou pré-programme à partir duquel est formulé le mémento N°1. Dans ce mémento figurent les premiers croquis d’intention des architectes qui répondent aux premières réflexions des participants.

– Le deuxième cercle de consultation est destiné à mettre en évidence les principaux choix locaux touchant au fonctionnement et à l’aménagement spatial. Il se conclu dans le mémentoN°2 qui fixe les premiers arbitrages et les améliorations possibles du programme.

– Le troisième cercle de consultation a pour objet l’exploration analytique et raisonnée de l’avant projet sommaire (APS) présenté par les architectes. C’est une phase de mise au point à partir de laquelle les architectes dessineront l’avant projet détaillé ( APD).

Chaque groupe de participants est animé par un auditeur-conseil chargé de faire les comptes rendus de l’ensemble des réunions des groupes de transaction puis d’en tirer une synthèse ( Juin 1991) . L’auditeur conseil est également chargé de veiller à la prise en compte des intentions formulées lors des cercles de consultation dans le projet architectural. Michel Conan insiste sur la nécessité de communiquer entre participants à partir des  « croquis d’intention » dessinés par l’architecte. Ces croquis illustrent la façon dont les attentes des participants peuvent se concrétiser dans le projet architectural. L’auditeur conseil joue un rôle de médiation essentiel entre les groupes de travail et les architectes.

Le deuxième tome fait état du travail des groupes de transaction qui ont participé à la programmation générative de la Maison de Retraite Médicalisée de Cusset. Le groupe de pilotage a été associé au choix du plan masse définitif à partir de trois principaux scénarios. La procédure participative a été appliquée aux différents acteurs et usagers du projet. En raison de leur grand âge les résidents ne se sont pas réellement impliquées dans le processus de concertation qui a concerné essentiellement les personnels soignants, les médecins, les personnels administratifs, l’association des familles ayant un ou deux parents résidents, des représentants institutionnels et municipaux réunis dans le groupe de pilotage.

La Maison de retraite médicalisée de Cusset

Le programme interministériel SÉPIA a été l’occasion d’expérimenter, pour la première fois, la programmation générative. J’ai participé à cette expérimentation comme architecte associé à l’ équipe Zimmerli-Imholz qui après avoir gagné le concours organisé pour la rénovation de la MRM de Cusset a accepté de repartir à zéro et d’élaborer un nouveau projet mettant en œuvre la programmation générative. Cette expérimentation est décrite dans le livre. Un simple rappel par images introduit le texte suivant qui rend compte du rapport critique de Mars 1992 complété par mes propres observations . La réflexion a tout d’abord porté sur la conception d’un habitat qui ne se réduise pas à une simple chambre d’hôpital. Chaque unité de vie est intégrée à un grand appartement s’inspirant du modèle du cantou. Le programme de la MRM a été fragmenté en quatre puis trois « maisons » accueillant chacune trois appartements. Le site delà MRM a été ouvert sur la ville environnante. Un axe piétonnier relie la MRM à un mail périphérique , au lavoir et au centre ville proches.Un des anciens bâtiments a été réhabilité en logements. Les bureaux de l’administration de la MRM lui ont été accollés. Les maisons ouvertes sur la ville n’ont pu être diversifiées à l’instar des maisons riveraines. Malgré le refus du groupe de pilotage de vouloir passer du concept de chambre à celui de studio, entre le premier projet et le projet Sépia, un grand pas a été franchi en matière d’ouverture de la MRM sur la ville.

Le rapport SÉPIA de Mars 1992

Ce rapport rédigé par Patrice Séchet, Eric Daniel-Lacombe et J.D.Laforgue reprend les principaux arguments de la Programmation générative qui se sont avérés globalement positifs :

– Un travail collectif des acteurs du milieu local,

– Une analyse de l’habitat en espaces partiels de transaction permettant une problématisation spatiale, 

– Une interaction entre programme et projet permettant à l’architecte d’explorer avec les groupes d’usagers les différents scénarios d’organisation des espaces personnels et collectifs

  – Le dessin emblématique est un moyen d’expression qui facilite la traduction des intentions des usagers en dispositions spatiales.

Le rapport met en lumière la répartition des rôles entre les trois instances qui portent la programmation générative :

– La présence d’un auditeur-conseil chargé de l’animation des groupes de travail et de la mémoire du processus de programmation-conception ;

– Un groupe de pilotage qui détient le pouvoir d’orientation et de décision,

– Une instance de légitimation : la maîtrise d’usage qui définit la demande,

– Le groupe opérationnel qui est chargée de la mise au point du projet architectural et qui assure la médiation entre les acteurs et assure les arbitrages techniques nécessaires.

Le rapport fait également état des principales difficultés rencontrées sur le terrain au moment de passer des principes à la pratique. Le rapport détaillé et perspicace de Mars 1992 pose trois questions qui me paraissent fondamentales quelque soit le domaine d’activités abordé. Elles sont communes à l’ensemble des pratiques participatives. Tout intervenant dans un processus participatif doit y réfléchir, d’abord pour engager le dialogue dans de bonnes conditions avec ses différents partenaires, ensuite pour faire ses propres choix méthodologiques et techniques à bon escient, enfin pour élaborer une indispensable stratégie de résistance au détournement et à l’appauvrissement des objectifs sociétaux fixés au départ.

– La première question porte sur la résistance au changement. Les dirigeants, notamment lorsqu’il s’agit d’un projet urbain d’une certaine ampleur, se décident à mettre en place des procédures participatives dès lors qu’ils recherchent l’adhésion de la population à un projet suffisamment novateur pour risquer de faire polémique. Or l’expérience du SÉPIA prouve que l’approche participative peut aussi bien déclencher un rejet du changement qu’une volonté partagée d’innovation. Il faut donc veiller à écouter les objections émises dans les groupes de travail et adopter une attitude de compréhension. Pourquoi ne pas envisager d’inscrire une variante dans le projet architectural retenu ? La place donnée au doute fait partie de l’expérimentation. La mise à plat des réactions conservatrices évitera le refoulement vindicatif qui resurgira un jour ou l’autre. Dans les procédures participatives d’aujourd’hui la préférence est donnée aux prises de décision consensuelles. Oui bien sûr…à condition d’éviter l’enrégimentement.

– La deuxième question porte sur la politique institutionnelle et ses débats internes. La coordination et l’obtention de consensus aux niveaux local et central ne sont jamais évidents. Le rapport de Mars 1992 pointe l’absence de projets d’établissement explicite. Or la méthodologie de la programmation générative ne s’applique pas de la même manière selon l’âge des résidents et la taille de l’institution qui les accueille. La plupart des administrations ont considéré que leur seule adhésion au programme SÉPIA suffirait à la mutation de leurs établissements. Et pourtant il faut savoir, les architectes le savent, qu’un projet architectural ne remplacera jamais un projet de vie. Au lieu d’inciter les partenaires du Sépia à s’engager dans un projet de vie, le Sépia a fragmenté l’analyse tout en la centrant sur des dispositions matérielles. Les groupes de transactions ne devaient jamais se rencontrer et les architectes avaient pour consigne de ne jamais présenter le projet architectural dans sa totalité.

– La troisième question porte sur le passage des intentions programmatiques à la conception architecturale. Dans la pratique de la consultation des futurs usagers, il faut sans cesse dissiper les malentendus qui s’interposent entre les usagers et les concepteurs. Les difficultés de communication entre la perception analytique des uns et le devoir de synthèse des autres, sont source de malentendus. Le concept de dessin emblématique devait faciliter le passage des intentions du projet de vie aux réalités du cadre de vie. Or de mon point de vue d’architecte impliqué à la fois dans la conception du projet et dans l’animation des groupes de transaction, j’ai trouvé que le caractère fragmentaire des dessins d’intention n’a pas vraiment permis d’équilibrer la voix prépondérante du personnel soignant par celles des autres partenaires, notamment avec celle des résidents et de leur famille. De plus de nombreux architectes estimaient qu’une grande partie des dessins d’intentions relevaient plus de la décoration intérieure que de la conception architecturale, ce en quoi ils avaient tort.

La résistance d’une partie des personnels soignant

J’ai pu constater, en tant qu’architecte Sépia, que l’acteur le plus engagé dans les groupes de transaction est le personnel soignant. L’état de dépendance d’une majorité de résidents explique l’influence prépondérante des personnels soignant dans les groupes de transaction. Le personnel se sent chez lui dans la MRM alors que les résidents « ne font que passer ». Les uns travaillent depuis 15 ans dans l’établissement alors que la plupart des résidents disparaissent au bout de quelques mois « Pourquoi devrais-je participer : c’est trop tard pour moi ; faites au mieux pour les futurs résidents… » . A l’intention d’aménager la ville les personnels soignant répondent : « Les vieux ne sortent pas. Ceux qui le font sont fugueurs ; Il serait dangereux de les laisser se perdre hors de l’hospice. En conséquence les portes sont verrouillées ». A l’intention de créer des séjours collectifs au cœur de l’appartement, ils objectent que « Les résidents se détestent entre eux. Ils n’ont qu’un désir : vivre à côté des aides soignantes et se faire dorloter par elles ». A l’intention de prévoir un rangement personnel dans la chambre, est opposée une mise en garde « Attention au stockage de denrées incontrôlées qui se dégradent dangereusement  ». A Cusset, dès les premières réunions de travail consacrées à la Programmation Générative, les membres du groupe local de réflexion ont estimé que la P.G. correspondait mieux aux logements foyers qu’à une maison de retraite médicalisée.  Le rapport de Mars 1992 prend acte de cette tendance des personnels soignant à valider leurs pratiques traditionnelles.

Pour sortir des références hospitalières, j’avais organisé à l’intention des personnels une visite du cantou Emilie De Rodat à Rueil Malmaison suivie d’une rencontre avec Georges Caussanel , l’initiateur du concept. A la fin des années quatre vingt, la Fondation de France soutenait la création d’une douzaine de cantous au plan national. Le premier cantou ouvert à Rueil G.Caussanel réunissait l’accueil de jour, l’accueil temporaire et l’accueil permanent ( six lits sur 12 résidents) . Le principe du cantou est d’entretenir à la fois l’autonomie personnelle et la vie collective grâce aux activités domestiques et ménagères placées sous la responsabilité d’une maîtresse de maison et assumées avec l’aide des familles qui sont invitées à participer à la vie du cantou, dans la mesure de leurs disponibilités. G.Caussanel envisageait alors trois pistes de développement: la transformation de la maison de retraite par sa ré-organisation en plusieurs cantous ; La création de cantous externes dispersés dans la vile ; l’éclatement de la maison de retraite en 6 ou 7 cantous indépendants dispersés dans le milieu urbain ou rural et mettant en commun un centre de services de soins et de gestion administrative.

Les personnels venus de Cusset pour prendre connaissance de ces nouvelles pratiques repartent avec le sentiment désagréable que la vie des résidents est abusivement centrée sur la préparation des repas. En arrière plan, on devine leur perplexité devant le rôle central de la maîtresse de maison dans la vie quotidienne des résidents. Leur formation est hospitalière ; ils ne sont pas préparés à devenir des animateurs de vie communautaire du type familial.

Les contradictions institutionnelles

Le programme SÉPIA portait aussi bien sur l’humanisation des hospices qui intéressait au plus haut point le Ministère de la Santé représenté par son architecte-conseil S.Roger, que sur la définition d’un nouveau type d’habitat qui intéressait prioritairement la Direction de la Construction du Ministère de l’Equipement. Pour la Direction du Logement le SÉPIA devait permettre de trouver des modes de regroupements innovant de logements adaptés avec des équipements de soins dispersés en ville ou en milieu rural, au plus près des populations locales .Du point de vue du Ministère de la Santé il s’agissait de démédicaliser les résidences de personnes âgées sans pour autant les faire éclater en « cantous » ou « maisons » dispersées aux quatre coins de la ville. Le troisième partenaire du programme Sépia était l’équipe des sciences humaines du CSTB. Michel Conan voulait expérimenter la programmation générative. Aussi braquait-il le projecteur sur la façon d’associer au projet l’ensemble des populations concernées : les résidents et leur famille ainsi que les différentes catégories de personnel.

N’étant pas un familier de l’habitat des personnes âgées, les propos souvent contradictoires captés au cours des séminaires et des réunions des groupes de transaction me plongeaient dans la plus grande perplexité. J’en venais à m’interroger sur la nature des véritables enjeux institutionnels. S’agissait-il de maintenir les personnes valides à domicile le plus longtemps possible et de n’accueillir en résidence que les personnes dépendantes ou grabataires ? Ou, au contraire, s’agissait-il d’accueillir le plus tôt possible des personnes relativement peu âgées dans un habitat innovant, adapté et spacieux, où elles pourraient vieillir sans avoir à le quitter, grâce à la présence proche d’une unité de soins ?

Une offre diversifiée

Ce n’est qu’au terme de la programmation générative que j’ai compris, notamment grâce au rapport de Mars 1992, qu’un des objectifs du programme SÉPIA était de diversifier les offres de logement pour les personnes âgées, notamment en rassemblant sur un même site un habitat adapté, une unité de soins à domicile, une résidence pour personnes dépendantes et un ou deux cantous pour personnes désorientées . Il me faudra attendre le rapport de Mars 1992 pour comprendre que plusieurs types de résidence étaient déjà en place sur le territoire français, chacune étant financée et gérée de façon spécifique. Il eut été préférable de le savoir dès le départ de l’expérimentation. Puisque les autorités locales refusaient de réduire d’un tiers la capacité de la M.R.M peut-être aurions nous plaidé en faveur de l’installation sur ce même site d’autres formules d’accueil de manière à attirer une population plus jeune et plus dynamique capable de profiter de l’animation du centre ville.

La surenchère novatrice de certaines équipes du programme SÉPIA allait jusqu’à une volonté affirmée de casser les maisons de retraite médicalisées en petites unités. Une des têtes de file de cette contestation institutionnelle, l’architecte P.Mottini, affichait une volonté de faire éclater l’hospice en plusieurs foyers logements pour ensuite réaménager un réseau de parcours urbains reliant ces petites unités entre elles et avec des équipements spécifiques. Ce faisant il voulait adapter le centre ville à l’ensemble des personnes âgées qui l’habitaient. Mais en quoi la question de savoir si  oui ou non, il y avait intérêt à rassembler ou à disperser les différents produits d’accueil, relevait-elle des équipes d’architecte, voire des groupes de transaction ?  Or aucun des partenaires institutionnels du programme Sépia n’a abordé cette question de fond. Chaque équipe Sépia locale restait prisonnière de la structure administrative dans laquelle elle avait été appelée à intervenir.

La dénégation du vieillissement

Le rapport de mars 1992 note qu’: « On idéalise une situation où les personnes âgées seraient soit jeunes, bien portantes et dynamiques, soit totalement dépendantes et grabataires ». Certains membres de l’équipe nationale de suivi avaient tendance à considérer que les handicaps du grand âge résultaient des pratiques des personnels soignants; De leur point de vue il suffisait donc de remplacer les anciens hospices par de petits groupes de logements dispersés dans la ville pour que soient exorcisés les démons de la dépendance. Une contradiction subsistait: Puisque la plupart des « spécialistes » s’accordent au moins sur un point, à savoir le bien-fondé d’une politique des soins à domicile, pourquoi en nier la conséquence directe qui amène les personnes âgées à n’entrer en institution que le plus tardivement possible, c’est à dire au moment où leurs handicaps les empêchent de continuer à vivre chez eux, et où leur famille n’a plus ni la disponibilité ni la compétence pour les accompagner dans leur vie quotidienne. Les maisons de retraite médicalisée se justifieront aussi longtemps que la période de dépendance sera traitée en soi indépendamment de la période qui la précède.

Les discontinuités dans la politique de réforme

Au moment où la Directrice de la Maison de Retraite Médicalisée de Cusset qui avait initié le processus d’humanisation SÉPIA, a obtenu sa mutation et fut remplacée par une Directrice en fin de Carrière, les deux ou trois infirmières qui s’étaient le plus engagées dans une dynamique d’innovation se sont trouvées fragilisées. Le chef d’établissement réformiste n’a pas pensé utile de formaliser les nouvelles pratiques dans une charte. Au moment de déposer une candidature de REX ce chef d’établissement avait formulé des intentions réformatrices, mais qui ne constituaient ni un véritable projet d’établissement, ni un engagement institutionnel pouvant servir de cadre de référence pour une transformation progressive des pratiques des personnels. Parmi ces intentions : « Il faut aller au delà de la simple prise en charge des besoins organiques primaires et des besoins sécuritaires pour créer un véritable lieu de vie dans lequel chaque personne trouve toutes facilités pour recevoir des réponses adaptées à ses besoins et sa situation, pour pratiquer les activités et les échanges utiles au maintien de son équilibre… poursuivre un plan de formation de l’ensemble du personnel pour la mise en place d’une nouvelle politique de prise en charge et de bonne gestion de la structure… rechercher des qualifications adaptées pour remplacer le système hospitalier en vigueur … ». Ni la demande de REX, ni la formalisation d’un projet d’établissement ni le programme de formation des personnels n’ont pu se concrétiser à Cusset. Dans sa demande de REX, l’équipe intervenant à Cusset espérait un suivi du projet au delà de la programmation générative .A partir de ce suivi devait être entrepris un véritable projet d’établissement. L’expérience confirme, une fois de plus, que le temps de l’expérimentation est généralement trop court pour enclencher un véritable changement des pratiques.

Le rapport de Mars 1992 regrette « un certain flou quant au choix et aux modalités de fonctionnement qui réguleront les rapports entre les personnels et les résidents…Un projet d’établissement devrait prendre la mesure des transformations requises, déterminer les étapes de la transformation, les plans de formation nécessaires aux personnels et les méthodes d’évaluation de l’adaptation de l’établissement au projet de vie ».

Si le nombre des personnes âgées maintenues à leur domicile augmente, l’âge et l’état de dépendance des personnes accueillies en institutions augmenteront inéluctablement. La M.R.M. de CUSSET anticipe en quelque sorte sur le sort de la plupart des établissements spécialisés dans la prise en charge des personnes âgées ; De l’avis des professionnels des soins croisés à Cusset, à l’exception des logements-foyers, pratiquement toutes les structures d’accueil, y compris les petites unités de soins du type cantou sont condamnées, à terme, à ne plus accueillir qu’une majorité de personnes dépendantes incapables de continuer à vivre chez elles. Valérie CLERC, l’auditeur conseil de Cusset, signale ce problème dans son document de synthèse diffusé en Juin 1991 : « La moyenne d’âge ne cesse d’augmenter à l’entrée de la M.R.M. de Cusset, se situant aujourd’hui à 84 ans. Cet accroissement à tendance à se poursuivre dans la mesure où la Maison de Retraite a récemment mis en place une structure de soins à domicile et, en parallèle, est en train de favoriser l’accueil temporaire en hiver ou pendant les vacances. De plus, bon nombre d’hôtels de Vichy se reconvertissent en foyer pour personnes âgées. Or ils ne sont pas habilités à donner des soins à des personnes dépendantes qui, le moment venu, entreront en maison médicalisée. Enfin, depuis un certain temps, mais peut-être est-ce uniquement dû à l’ancienne réputation de mouroir de l’établissement, il y a des lits destinés à des personnes valides qui ne trouvent pas preneurs, tandis que la liste d’attente s’allonge pour les places destinées aux personnes très dépendantes ». L’objectif du SÉPIA qui était de favoriser l’autonomie individuelle des habitants âgés dans leur ville, a ses limites qui sont celles du vieillissement. Tout le monde n’a pas la chance de garder toutes ses facultés mentales et physiques jusqu’à sa fin de vie.

Le dessin emblématique : outil d’enquête ou de projet ?

Au cours de la programmation générative l’architecte est invité à dialoguer avec les groupes de transaction par le truchement des dessins emblématiques. L’objectif du dessin emblématique est de favoriser le passage de l’expression discursive, l’intention, à l’expression spatiale au travers de croquis qui induisent un approfondissement de la demande et provoquent un débat au sein de chaque groupe de transaction. Le dessin emblématique fait la navette entre le projet de vie et le projet d’architecture. Il constitue un outil de communication entre l’architecte et l’usager. Pour les usagers il est un moyen d’approfondir l’enquête sur leurs différentes attentes. Pour les architectes il constitue un moyen de traduire les attentes des résidents et des personnels en termes d’espaces. Dans les deux cas de figure, le dessin emblématique rend compte d’une disposition spatiale destinée à être intégrée au projet d’architecture. L’architecte est en quelque sorte invité à se transformer en dessinateur de bande dessinée. Du point de vue des architectes, une collection d’intentions ne fait pas un projet. Notre équipe d’architectes, à Cusset, n’a pas été la seule à renâcler : «Tous ces petits crobards ne sont pas de l’architecture ». Nombre de nos collègues craignaient l’émergence d’ « une architecture résultant d’un collage de dessins de détails ». L’étude du plan masse ayant eu lieu en même temps que le deuxième cercle de consultation, notre équipe d’architectes a introduit dans les dessins emblématiques des plans de chambre ou d’appartement extraits du projet en devenir. L’injonction à accorder la même attention, au même moment, à une implantation urbaine et à la pose d’une étagère à l’entrée d’une chambre ne va pas de soi. Le télescopage des différentes phases de la programmation et de l’étude d’un projet SÉPIA a compliqué la tâche des architectes. A Cusset le plan masse de synthèse à été conçu à partir de trois scénarios, avant que la programmation générative ne soit achevée. D’une façon générale, il est toujours difficile d’ajuster au mieux le déroulement du processus participatif à celui du processus opérationnel de production d’un projet. Il y a là toute une gymnastique à acquérir avec l’expérience… à condition toutefois que l’expérimentation ait des opportunités de se poursuivre, ce qui ne fut pas le cas.

Une approche fractionnée

Les concepteurs de la Programmation Générative proprement dite ont focalisé l’attention des participants sur des détails matériels qui touchent autant au mobilier qu’à l’architecture et qui sont étroitement liés aux gestes de la vie quotidienne. Au dessin emblématique analytique et partiel, s’ajoutait la fragmentation des débats en sept groupes de transaction, voire plus comme c’était le cas à Cusset. Cette approche fragmentaire a tendance à évacuer des questions de fond telles que la prise en compte du changement des comportements selon l’âge des résidents, ou le nombre souhaitable de résidents réunis dans une même unité d’habitat et de soins. Lorsqu’il s’agit de regrouper sur un même site un nombre important de résidents comme c’était le cas de la MRM de Cusset, les architectes éprouvent une difficulté à articuler la conception du plan masse à celle des unités de vie. La programmation générative privilégie la petite échelle, ce qui n’a rien de surprenant puisque la petite échelle correspondait bien à l’intention implicite du Sépia de vouloir casser les regroupements résidentiels traditionnels jugés trop importants. La conception du plan masse pose la question du mode d’insertion urbaine des différents types de structures d’accueil.

Au moment du deuxième cercle de consultation, les espaces composant le projet sont toujours présentés séparément selon le champs de transaction affecté à chaque groupes. « On évitera autant que possible de montrer la totalité de l’esquisse ( plan masse) ,ou même le plan de l’espace de transaction tout entier ». Les auteurs du rapport de Mars 1992 s’interrogent, eux aussi, sur ce fractionnement de la question de l’habitat des personnes âgées en approches « spécialisées ». N’aurait-il pas fallu y remédier en organisant une assemblée générale qui permette, à la fin de chacun des trois cercles de consultation, de repérer les divergences de fond méritant d’être explicitées en vue , si possible, de dégager un consensus qui fasse référence au moment de la mise en pratique du projet de vie de l’établissement considéré ?

Dans le cas de la MRM de Cusset Il suffit de comparer le premier projet lauréat d’un concours en 1989 au projet réalisé sous le signe du Sépia, pour constater une évolution positive certaine, quelques aient été les difficultés rencontrées et les renoncements consentis. (215-216) Le premier projet avait déjà le mérite de prolonger l’espace public des cours dans le site de la Maison de retraite. Mais il perpétuait l’échelle imposante d’une institution dont il devenait urgent de transformer l’image et les pratiques. Le projet réalisé dans le cadre du SÉPIA s’ouvre sur la ville et propose, certes encore trop timidement, un habitat mieux adapté à des résidents d’âges et de niveaux de dépendance différentes.

D’une moyenne d’âge de 82 ans les résidents n’ont guère participé à la programmation du nouvel établissement qui devait être construit. Par contre les familles ont pu largement s’exprimer dans les groupes de travail. Michel Conan dans une étude antérieure avait analysé la richesse du dialogue existant entre F.L.Wright, le célébrissime et premier architecte moderne des Etats Unis et ses clients, des chefs d’industrie entreprenants et le plus souvent novateurs. Le dialogue entre les architectes et les résidents de la MRM de Cusset a coupé court. Par contre les architectes ont été frappés par le dynamisme des infirmières et des personnels soignant qui font marcher la MRM. Frappés aussi par leur excès de taylorisme qui s’explique en grande partie par le surcroît de résidents dont, au fil des réformes, elles doivent s’occuper. Autre temps, autres gens, autre discours… L’institution, notamment la première directrice de la MRM, n’a pas assuré, autant qu’elle aurait dû le faire, la continuité nécessaire à l’instauration d’un nouveau projet de vie. Par ailleurs l’ouverture architecturale de la Maison de retraite médicalisée sur le centre ville environnant ne pouvait pas pallier aux handicaps du vieillissement qui empêchent les personnes âgées de reprendre une part active à la vie citadine. L’augmentation du nombre des résidents et la tendance à la réduction du nombre des personnels soignant n’ont pas permis une optimisation de toutes les potentialités du nouveau bâtiment. Vingt années ont passé. Lors d’un entretien, Eric Daniel Lacombe , qui a participé au suivi du programme SÉPIA me confie « Aujourd’hui je ne réponds plus aux appels à concours . Je réponds aux seules consultations des villes aux prises avec un problème d’urbanisme. Plutôt que de proposer d’emblée un projet je propose une phase de programmation multipartenariale. Je fais le tour des acteurs du territoire en question pour les associer à la programmation générative d’un projet urbain. Les élus découvrent avec leurs partenaires et avec moi la nature des études à mener et des projets à mettre en place ». C’est sans doute la meilleure leçon à tirer de l’expérience SEPIA.

Calendrier

Mars 1889 : Appel à candidatures dans le cadre du programme SÉPIA ;

Juin 1989 : Livraison d’une résidence de 116 lits à Arnet Arloing , Cusset ;

Projet Imholz/Zimmerli lauréat du concours pour la modernisation de l’hôtel Dieu, Cusset ;

Juin 1989 : 1er séminaire SÉPIA à Paris : présentation de la programmation générative aux équipes retenues dans le cadre du SÉPIA ;

Septembre 1989 : diffusion du Mémento zéro au plan national ;

Octobre 1989 : rédaction du Mémento local N°1 ;

Janvier 1990 : Début du 2ème cercle de consultation ;

Avril 1990 : Mémento local N°2

Mai 1990 : Présentation de trois scénarios et choix d’un plan masse ;

Juin 1990 : Listing récapitulatif des intentions à intégrer à Cusset ;

Juillet : début des études opérationnelles : APS et APD ;

Été 1990 : La SEAU, le maître d’ouvrage délégué, lance l’étude de 30 logements dans l’ancien hospice réhabilité ;

Été 1990 : Élaboration du dossier de candidature pour le REX ;

Automne 1990 Départ de la Directrice Me Dussaulx remplacée par Me Pétament. ;

Décembre 1990 : Remise de l’Avant Projet Sommaire (APS) ;

Février 1991 : Présentation de l’Avant Projet Détaillé ( APD) ;Dépôt du permis de construire ;

Juin 1991 : Rapport local de synthèse rédigé par l’auditeur-conseil, V.Clerc ;

Octobre 1991 : Obtention du permis de construire ;

Mai 1992 : Rapport national de synthèse, P.Séchet/E.Daniel-Lacombe/J.D. Laforgue ;

Mars 1995 : Achèvement des travaux d’une première tranche de « 50 lits ».

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