La transversalité des échelles de participation

 

De l’immeuble au territoire

Lorsque un certain nombre de jeunes architectes lauréats des programmes lancés par le Plan Construction et Architecture ( Ministère de l’équipement) militant du Mouvement MARS 76 se sont concertés pour intervenir auprès les habitants de Cergy Pontoise, en 1976 donc, certains envisageaient de faire des propositions pour les futurs quartiers de la Ville Nouvelle. Je les ai dissuadés d’intervenir en concurrence directe avec l’Etablissement Public d’Aménagement. Au stade du concours des maisons de ville, à Jouy le Moutier, leur intervention traitait à la fois du logement et de la structuration urbaine d’un morceau de quartier. Les architectes de Mars 76 et les habitants conçoivent alors un projet qui fait abstraction du plan directeur tracé par les urbanistes de l’Etablissement Public. En ce sens il s’agissait d’un contre projet qui respectait l’esprit du concours mais pas sa forme. Dans l’école d’architecture de Paris la Villette où j’ai enseigné trente années durant, un de mes proches collègues était un des leaders de la Fédération Nature Environnement, la Fédération qui regroupe, au niveau national, la quasi totalité des associations de défense de l’environnement. Il privilégiait la participation à l’échelle de l’urbanisme et s’accommodait mal d’une participation limitée à la seule conception d’un groupe de logements. A ses yeux la participation n’avait de sens qu’à partir du moment où la vie associative se mobilisait pour remettre en cause ou infléchir l’ensemble d’un projet d’urbanisme intéressant l’avenir d’une collectivité territoriale. La participation à la conception de son immeuble avait un caractère privatif qui lui semblait suspect alors que la mobilisation en faveur de la protection d’un paysage constituait une action militante d’intérêt public. Je persistais à penser que si les objectifs et les modes d’approche différaient, rien ne les empêchait d’interférer, bien au contraire. Dans le fameux écoquartier Vauban à Fribourg sur Main, les écologistes ont tout à la fois conduit la réhabilitation d’une ancienne caserne pour en faire un quartier durable exemplaire et mis en œuvre un habitat écoconstruit, à commencer par le leur. Comment qualifier un quartier sans qualifier son habitat et vice-versa ? Au moment où le monde professionnel préconise des approches transversales, il serait paradoxal de vouloir tracer une frontière entre l’échelle de la proximité et celle du grand paysage. L’interface entre les deux échelles est non seulement souhaitable mais inévitable comme en témoigne mon interview d’Hervé Saillet co-fondateur de Robin des villes puis de CUADD, en Mars 2014.

– Quelle est l’origine de l’Association Robins des Villes ?

– La réforme l’enseignement de l’architecture  initiée par le Ministre de la Culture Douste Blazy s’est  mise en place en 1995 et 1996, à la fin de mes études à l’école d’architecture de Lyon. Cette réforme prévoyait une diversification des métiers de l’architecture. Avec un petit groupe d’étudiants nous avons mené une enquête approfondie dans les agences d’architectes mais aussi dans les agences d’urbanisme publiques et privées. Nous avons constaté un grand écart entre deux pratiques éloignées : celle des urbanistes qui porte sur la réglementation et la planification territoriale ; Celle des architectes qui porte sur la réglementation les techniques de construction, le souci du détail constructif et du choix des matériaux. A l’époque s’ajoutait à cela l’arrivée de l’informatique qui exacerbait  les préoccupations techniques. Entre ces deux échelles existait un grand vide. Personne ne se préoccupait des besoins des gens. Nous avons interrogé l’éducation populaire ; Nous ne trouvions pas grand chose concernant l’architecture et l’urbanisme. Les associations « Les bruits du frigo » et  « Robins des villes ont été créées en 1996-97, à peu près au même moment, pour combler ce vide.

– Les Robins des villes se sont fait connaître par une pratique nouvelle, celle des promenades urbaines suivies de débats et de rencontres publiques.

–  L’association « Robins des villes » a commencé par des actions événementielles dans l’espace public qui lui permettaient de recueillir les témoignages des gens concernant notamment des grands projets urbains qui étaient lancés à la fin des années quatre vingt dix. Nous nous sommes également investis dans le milieu scolaire pour y développer une éducation à la ville. Nous sommes vite devenus le poil à gratter des CAUE dont un des objectifs initiaux était la sensibilisation des populations à l’urbanisme et à l’architecture. En réalité la plupart d’entre eux avaient délaissé l’accompagnement de la population dans la transformation des quartiers. Et pourtant le public participe à leur  financement  par le truchement de la taxe locale d’équipement devenue par la suite la taxe d’aménagement.

– Les CAUE ont été, très vite après leur création, accaparés par les élus et financeurs qu’ils accompagnent en priorité, l’essentiel de leur relation avec les particuliers étant le conseil architectural lors des projets de permis de construire de maison ; Ensuite ces particuliers sollicitent rarement des architectes.

– En 1997, Robin des villes a reçu une lettre recommandée du CAUE du Rhône qui nous interdisait d’intervenir dans les collèges de Vaulx-en-Velin. Nous sommes allés voir l’Ordre des Architectes. Au moins, l’initiative intempestive du CAUE qui s’est calmé. Nous avons continué à nous rapprocher des centres de loisir, des écoles et ce faisant des  enseignants, des parents et des associations d’environnementalistes. Nous étions de plus en plus appelés par des collectifs d’habitants qui voyaient venir des projets de démolition dans leur quartier.

A Saint Etienne nous avions été appelé en 1998, lorsque la ville s’apprêtait à détruire une barre de 500 logements sociaux et son quartier environnant pour faire place nette à la construction d’une clinique privée. La ville a rasé la barre : « Circulez ; il n’y a rien à voir ».  Nous constations un décalage énorme entre le discours officiel sur la concertation et la réalité des pratiques expéditives.

–  En vous plaçant aux côtés des habitants vous êtes vous condamnés à l’impuissance ?

– La préfecture de Région nous a confié une étude d’observation d’une cinquantaine d’opérations de restructuration urbaines en cours, en Rhône-Alpes. Pendant toute une année, nous avons interrogé tous les chefs de projet, ce qui nous a conforté dans notre position d’accompagnateur-facilitateur en urbanisme.
La ville de Bourgoin-Jallieu nous a sollicité pour organiser une concertation préalable portant sur l’aménagement d’un grand ensemble HLM au Nord de la ville, coupé par une autoroute. Nous nous sommes aperçus que la municipalité voulait  tirer parti de la concertation pour réintroduire la voiture partout alors que celle-ci avait été maintenue en périphérie  par le plan d’urbanisme des années soixante dix qui anticipait sur les écoquartiers d’aujourd’hui. Deuxième constat : le bailleur social souhaitait détruire une tour voisine du centre commercial au motif qu’elle s’était vidée de ses locataires. En réalité il devint clair que le bailleur organisait lui-même une vacance artificielle alors que la liste d’attente des demandeurs de logement s’allongeait. Les acteurs locaux avaient une stratégie tellement étrange que leur dossier n’a pas été retenu par l’ANRU. A cette époque Robins des Villes a commencé à répondre avec les architectes et urbanistes dans des missions d’études de maîtrise d’œuvre au même titre que les autres  BET thermiques, ou de structure.

– La concertation a ses propres piéges… dans lesquels vous n’êtes pas tombé à Vaulx-en-Velin où vous m’aviez invité à une manifestation sur le site du CARRÉ DE SOIE. Là votre rôle a été déterminant.

–  Le CARRÉ DE SOIE était l’un des trois ou quatre grands projets emblématiques du Grand Lyon. Les établissements RHODIA s’étaient installés, au 19 ème siècle, à proximité d’un barrage sur la Saône qui leur garantissait l’alimentation en eau. L’industriel avait construit une cité ouvrière à côté de l’usine. En 2003, sachant qu’une nouvelle la ligne de tramway allait desservir Vaulx-en-Velin et passer à quelques centaines de mètres du site industriel, un investisseur, propriétaire de casinos achète le site, soit 20 hectares de terrain, à bas prix celui d’un banal  terrain industriel.  Les élus ont oublié de l’acquérir au titre de réserve foncière…C’est pourtant la collectivité qui a apporté la plus-value.  Afin  d’empocher celle-ci, de 2003 à 2006, le spéculateur revend tout par morceaux, dont le site d’un nouveau quartier à Bouwfond-Marignan, un important promoteur européen.
Dès 2003 Robins des villes avait été interpellé par un collectif d’habitants qui redoutait que la cité ouvrière ne soit détruite. En 2007 Robin des villes organise une manifestation dans le bâtiment central de l’usine dessiné par Tony Garnier. L’association monte un dossier de classement qui est envoyé à la DRAC. En 2009 le classement est entériné, mais entre temps une des deux ailes de l’usine a été démolie. Un premier projet d’urbanisme conçu par Devillers est bloqué : Robins des villes s’est aperçu qu’aucune étude n’avait été faite sur le niveau de pollution des sols. Après un long bras de fer et des recours de permis de construire, l’administration du grand Lyon a fini par entendre la question. La dépollution est entreprise…La collectivité décide de réhabiliter les deux bâtiments existants pour en faire une vitrine des nouvelles entreprises lyonnaises, en immeuble de bureaux passif.

– Quittons la saga des Robins des villes qui se poursuit en région lyonnaise mais sans toi puisqu’en 2008 tu crées CUADD dont tu ouvres les bureaux à Cery-Pontoise. Quelles sont les raisons de ce passage  du projet urbain au projet architectural ?

– Je me suis aperçu que l’urbanisme participatif, c’est bien, mais c’est frustrant : Il arrive au moment où les projets se mettent en place et alors : « Circulez il n’y a plus rien à voir ». Dès qu’on arrive à la phase de qualification d’un projet et que l’architecte a été choisi, les élus et les techniciens arrêtent la concertation.
Au Carré de Soie nous avions obtenu une étude sur les micro-paysages du quotidien. Nous étions passé de la concertation « négative» à une concertation positive qui portait sur les petits espaces publics, les carrefours, les angles de rue, les squares, les accès aux petits équipements publics. Chaque rencontre publique, chaque débat avec la population vivant déjà au centre de Vaulx-en-Velin, était un feu d’artifice de propositions et  d’idées. Nous pensions que le projet final allait tenir compte et prolonger notre relation avec les habitants. Nous avons dessiné une cinquantaine de microprojets. Mais très vite nous avons constaté que les calques des concepteurs ne se superposaient pas avec les nôtres. Il n’y avait pas de croisement entre nos plans et les plans des autres intervenants : bailleurs sociaux, services municipaux, services du Grand Lyon… Puisque notre approche de l’urbanisme à l’habitat s’avérait ne pas  fonctionner, j’ai éprouvé le besoin d’inverser notre approche et de partir des habitants et de l’habitat pour aller vers l’espace public.

– Ce besoin t’a conduit directement au projet du Grand Portail à Nanterre.

– J’ai répondu à l’appel d’offres lancé en Décembre 2008 par la ville de Nanterre et l’EPADESA. Le maire voulait mettre en place un projet d’habitat participatif dans le cadre de l’écoquartier Hoche situé entre la Seine et le quartier de la Défense. CUADD a été retenu pour accompagner 15 familles issues du parc HLM, candidats à l’accession sociale.

En Mai 2009 les candidats, une fois sélectionnés, se sont réunis une fois par mois dans un équipement municipal pour réfléchir à leur projet. Le travail de programmation s’est terminé dans les délais prévus.

– C’est au niveau du chantier que tout s’est déréglé …

– Déjà un peu avant ; Au moment de déposer le dossier des esquisses, l’architecte s’est aperçu que le terrain était assujetti à deux directives urbanistiques contradictoires, l’une établie par la municipalité, l’autre établie par l’aménageur public. Pendant que l’administration réglait cette question, nous avons sensibilisé les futurs habitants à l’écoconstruction et à sa maintenance. Pour les faire patienter nous les avons aidés à créer une association.
L’architecte a choisi une technique hybride : ossature béton et remplissage en brique thermique. Une seule entreprise a répondu à l’appel d’offres compte tenu de la nouveauté du système constructif et du peu d’importance du projet.  Trois professionnels devaient contrôler la bonne marche du chantier. Trois mois avant l’achèvement du chantier l’entreprise chargée du chantier voisin s’aperçoit qu’un des deux bâtiments construits n’a pas de fondation. Une autre entreprise est choisie, mais la construction est bloquée une deuxième fois : la couverture avait de nombreuses fuites. Tous ses rebondissements retardent de  20 mois l’entrée des habitants dans les appartements. Se sont eux les professionnels qui ont  mis en péril le projet, et pas la participation des habitants. 

– Aurait-il été préférable que l’accompagnateur que tu étais en phase de programmation, puisse continuer à accompagner les habitants pendant toute la durée du chantier ?

– Je pense aujourd’hui que pour garantir  le respect des attentes des habitants tant dans les prestations des entreprises que celui des coûts de sortie, il serait préférable que les habitants soient accompagnés pendant toute la durée du chantier. J’ai appris dernièrement que la coopérative Urbancoop expérimentait une méthode nouvelle qui consiste à dissocier une phase de hors d’eau – hors d’air, dotée de sa propre garantie de bon achèvement  d’une deuxième phase dite de parachèvement qui concerne les travaux de second œuvre qui sont répartis entre un compagnonnage artisanal et une autoconstruction à la demande. Urbancoop s’oriente dans cette voie après s’être rendu compte que 90% des réclamations des habitants absorbaient 80% de son temps.  Un deuxième pilote de chantier intervient pour coordonner les artisans et former les habitants autoconstruteurs. Après avoir livré le clos et le couvert, Urbancoop joue le rôle d’une coopérative d’achat qui achète matériaux et fournitures en gros de façon à pouvoir négocier les prix.

– La ville de Paris a fait appel à toi pour accompagner trois opérations d’habitat participatif qui lui permettront d’expérimenter une approche qu’elle envisage de développer dans un second temps. 

– Trois sites et trois projets de 5, 10 et 15 logements sont  envisagés. J’ai été recruté comme AMO avec la SCOP Atelier 15 pour faciliter les rencontres entre habitants  et les former aux principaux aspects du montage d’un projet. La sélection des groupes sera faite par un jury qui se réunira à l’issue de trois phases : Lors d’une  première phase, les groupes candidats remettront à la ville un projet de vie, une charte et la formule juridique de leur choix. Douze projets seront retenus au terme de cette phase. La deuxième phase consistera à passer du projet de vie à la programmation  des logements. Les groupes devront présenter une esquisse architecturale et une étude de faisabilité financière. Six projets seront alors retenus. Trois groupes finalistes seront choisis au terme d’une troisième phase qui porte sur dossier APS complété par un chiffrage détaillé du projet et par les plans de financement des futurs habitants. L’ensemble de la procédure se déroulera sur une période de 18 mois. Les groupes non retenus  et 2ème et 3ème phase seront indemnisés pour les études qu’ils auront faites.

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Une typologie diversitaire

 

A la Hayette N°1, Jean Nouvel était parti de six modèles de maison au choix pour engager le dialogue avec son client. A Vauréal, Manuel Périanez me demande, en 1986, quels pourraient être les modèles que nous aurions aimés développer à partir de nos entretiens avec les familles des Longues terres, en faisant abstraction des contraintes constructives dictées par l’ingénieur et l’entreprise bois. J’ai donc dessiné cinq types de maisons auxquels pouvaient correspondre les modes de vie et les aspirations des candidats avec lesquels nous avions travaillé à Vauréal.

La maison-tour

Mes deux confrères et moi sommes donc partis d’une famille qui voulait se protéger de l’extérieur côté rue comme côté jardin Nous sommes partis de leur projet de maison qui une fois adossée à une maison semblable créait un patio ouvert d’un seul côté. Par contre les espaces intérieurs du rez-de-chaussée communiquent largement entre eux, à l’exception de la chambre des parents placée à l’extrémité du séjour ; Cette grande chambre est dotée d’un petit cabinet de toilette et d’un petit escalier communiquant avec un bureau à l’étage. A l’étage il y a un grand pallier servant de salle de jeux et une chambre en longueur susceptible d’être séparée en deux chambres indépendantes. L’étage est équipé d’une une salle de bain située au dessus de la cuisine.

La maison-jardin

Une famille ( Enguel) insistait pour que la lumière et la végétation puissent pénétrer dans la maison. Nous avons donc imaginé une maison qui s’étale au sol. Au lieu d’être compactées dans une même boite, elle est fragmentée en petits volumes largement éclairés. La salle de bain compte comme une courette intérieure couverte d’une verrière distribuant la lumière du jour aux pièces riveraines ; La maison est desservie par une succession d’escaliers droits qui montent de demi-niveaux en demi-niveaux jusqu’à l’étage composé de deux chambres placées au dessus de la cuisine et de la chambre parentale. Bien entendu ce modèle aurait été jugé trop cher dans le cadre donné. Pourtant elle s’inspire plus d’une architecture vernaculaire habitée par la population modeste des villes minières du Nord que d’une villa luxueuse. Le moins que nous ayons pu obtenir a été d’adjoindre au modèle dit de la maison de campagne, une serre et une chambre débordant dans le jardin.

La maison pratique

Une famille (Bejar) a quatre enfants Le volume standard de la maison de campagne a donc dû être agrandi : La cuisine repousse ses limites hors du cadre de la caisse contreventée. La famille a besoin d’espace, tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage avec deux salles d’eau et un Wc indépendant. Nous avons pensé au pavillon de banlieue le plus banal mais aussi le plus pratique. Le rez-de-chaussée est voué aux activités telles que lessive, bricolage, et au stationnement de l’auto, des vélos et des outils de jardin. La famille vit à l’étage d’où elle domine le jardin par un balcon qui prolonge le séjour. La Villa Savoye à Poissy est une version moderne et spacieuse de la maison pratique. Nous nous sommes contentés d’en dessiner une version économique et stylistiquement neutre. Sous le toit il ya le volume nécessaire à deux chambres tandis qu’en rez-de-chaussée nous trouvons les deux autres chambres ainsi que deux pièces de service : Il ne manque que la place de l’auto qui stationnera ailleurs sachant que la maison se situe en zone piétonnière.

La maison chalet

La construction bois était une des caractéristiques du projet. Pas étonnant donc que certains habitants aient imaginé leur future maison comme devant être un chalet. Or cette référence implique l’existence d’une grande toiture protectrice en charpente et d’un coin cheminée accueillant. Pour la famille Michaud la maison devait être un refuge d’un seul tenant avec un étage en mezzanine. Le couple aimait partir en montagne. Dans le projet de Vauréal ils eurent droit à un vide sur séjour. Nous avons voulu vérifier s’il ne serait pas possible de dessiner une maison qui, hors du cadre constructif et économique qui nous était alloué, aurait pu intégrer une plus grande part de la symbolique du chalet. Nous n’étions pas convaincu qu’une expérimentation parrainée par le PUCA et son programme « chantier libre » interdise définitivement aux habitants qui le désireraient d’installer un poêle au milieu du séjour. Le modèle du chalet consiste donc à créer un coin cheminée dans le salon avec un chauffage susceptible de réchauffer deux chambres, l’une au rez-de-chaussée l’autre à l’étage en mezzanine. Une troisième grande chambre sous le toit a une fenêtre sur le séjour qui puisse être ouverte ou fermée.

La maison de ville

Les quartiers construits sur le plateau de l’Hautil à Jouy le Moutier et à Vauréal ont été fondés sur le concept de la maisons de ville par opposition avec le pavillon de banlieue qui fait le vide autour de lui soit disant pour ne pas être gênés par des voisins bruyants. Dans l’esprit de l’urbaniste à l’origine du concept il s’agit de construire des espaces villageois, rue ou placette, à l’aide d’une continuité bâtie constituée de maisons hautes et mitoyennes. Cette vision urbaine de la maison individuelle méritait d’être saluée à partir d’une urbanité vécue par les habitants de la ville nouvelle. Dans les ateliers communautaires nous croisions des couples très engagés dans la vie associative locale. A de nombreuses occasions le rez-de-chaussée de leur maison se transformait en salle de réunion ou en salle des fêtes. Beaucoup de mouvement donc du séjour à la cuisine avec un bureau où discuter avec tel ou tel militant de passage ; Bref un rez-de-chaussée où vie publique et vie familiale se croisent. La distribution intérieure du rez-de-chaussée devait faciliter la circulation tout en ménageant des coins pour les a parte. Une circulation verticale est placée au centre de la maison et distribue les chambres situées en demi niveaux de façon à disposer d’une grande hauteur sous plafond dans le séjour et dans la chambre des parents qui se situent côté jardin. Côté rue un petit auvent permet aux amis de continuer la conversation à l’abri avant de se quitter.

Pour replacer cette essai de typologie dans son contexte , je m’étais intéressé, à partir de 1985 aux travaux du Centre de Communication Avancée qui avaient fait l’objet de plusieurs livres édités en 1985 : « Vous et les français ; Styles de vie, cartes et portraits ,puis Courants et scénarios ». Le CCA fondé par Bernard Cathelat et Gérard Mermet en 1973 s’était spécialisé dans l’étude des styles de vie dont il donnait la définition suivante : « La manière dont un individu se comporte à l’intérieur de la société ». Les progrès de l’informatique avaient permis d’établir des connexions entre les informations collectées lors d’enquêtes couvrant l’ensemble des aspects de la vie quotidienne : vêtements, alimentation, aménagement intérieur, loisirs, vie familiale, sensibilité politique, métier …et lieu d’habitation. De ces études ressortaient 14 styles de vie que le CCA avait regroupés en 5 familles : les activistes, les matérialistes, les rigoristes, les décalés et les égocentrés. Selon le CCA, les activistes habitent de préférence «  dans un appartement en centre ville, dans un immeuble bourgeois »; Les matérialistes dans « un appartement fonctionnel » toujours en centre ville ; Les rigoristes « dans une maison rustique en banlieue » ; Les décalés au sommet d’ « une tour ultra moderne » ; Les égocentrés « dans une vieille maison et son jardin éloignés de la ville ». Les styles de vie n’avaient pas de rapport avec les styles architecturaux. En me rapprochant de cette équipe je pensais pouvoir lui apporter une dimension architecturale inédite. La personne contactée considéra que les architectes devaient payer le CCA s’ils voulaient disposer des résultats d’enquête plus approfondis qui leur seraient utiles. Je doute qu’un un seul architecte eut été intéressé par un tel négoce. Ce dialogue de sourd ne pouvait aboutir. Je décidais alors de m’aventurer à mes risques et périls et sans matériel informatique dans un domaine qui avait retenu toute ma curiosité. Mon expérience circonscrite à la maison de ville me permettait d’énoncer quelques propositions que j’avais imaginées à l’occasion du projet des Longues Terres à Vauréal. J’ai trouvé a postériori, c’est à dire trente cinq ans plus tard quelques relations entre le chalet et le rigoriste, entre la tour et l’égocentré, entre la maison pratique et l’utilitariste, entre la maison de ville ( ou la maison avec pignon sur rue et l’activiste), entre la maison jardin ( ou la maison paysage) et le décalé.

Thèmes et méthodes

 

La gestion du temps

A quel moment lancer l’appel aux candidats au logement ?

A quel étape de la mis en place du projet faut-il ouvrir le partenariat aux habitants ?

La difficulté provient de la contradiction existant entre l’avantage d’avancer le plus en amont possible l’arrivée des habitants de façon à en intégrer les incidences dans le montage du projet et l’inconvénient d’inquiéter les habitants par un trop grand flou concernant les différents paramètres du projet. Tout l’art est de gérer une approche interactive. Si le cadre institutionnel d’un projet n’a pas encore été fixé, si les orientations générales d’une ZAC ( Zone d’aménagement concerté) n’ont fait l’objet d’aucun consensus institutionnel, beaucoup d’ opérateurs penseront qu’il est trop tôt pour associer les futurs habitants à la maîtrise d’ouvrage collective. D’autres penseront au contraire que les attentes de la population doivent pouvoir infléchir les orientations du projet dès le stade des les premières études de faisabilité.

Plus l’échelle de la participation porte sur un territoire de grande dimension plus les attentes de la population se différencient. Les riverains veulent être consultés dès l’annonce d’une mutation de leur quartier tandis que les futurs habitants d’un immeuble ou d’un groupement d’habitations ne seront intéressés qu’à partir du moment où les équipements, les commerces , les écoles, les stations de bus ou de tram seront précisément implantés. Tout le monde n’est pas intéressé au même moment ni motivé par les mêmes aspects d’un même projet.

Le passage à la phase de réalisation d’un projet immobilier s’effectue par touches successives et le choix du moment de l’appel aux futurs habitants n’est pas évident. S’il tarde les principales options du projet seront prises sans eux. S’il se fait trop en amont, les incertitudes risquent de nourrir les inquiétudes des candidats au logement. L’appel à la population peut-être en lui-même un élément d’une stratégie développée au sein du Conseil municipal. La présence des habitants a un effet catalyseur certain et incite la municipalité à clarifier les données d’un projet qui, au départ, ne fait pas toujours consensus dans le conseil municipal. Les tiraillements qui peuvent exister au sein même de la collectivité locale reflètent un pluralisme de vues qui existant au sein de la population. Pourquoi privilégier un groupe d’habitants plutôt qu’un autre ? Il faut savoir répondre à cette question.

Le temps de l’accueil

«  Les habitants sont inquiets de ce qui va se passer dans l’atelier collectif, sur le temps que le projet va prendre au stade de l’étude, puis au niveau de la bonne fin du projet.

Définir un programme précis de vingt à vingt cinq séances d’atelier, en principe au rythme d’une tous les quinze jours, peut rassurer tout le monde, habitants, animateurs, architectes, élus et opérateurs, même si l’expérience prouve que des réunions complémentaires doivent, dans une majorité de cas, être organisées pour surmonter des aléas imprévus. Mais le caractère contraignant du planning génère quelques risques : celui d’aller trop vite pour certaines personnes si l’on veut qu’un voisinage se consolide, ou si l’on veut permettre aux participants de revenir sur leurs intentions premières. Le programme annoncé de l’atelier doit rester ouvert à toute demande de retour sur telle ou telle question restée sans réponse satisfaisante. Toute précipitation entraine des décrochages. Il faut éviter toute sélection élitiste dans ce domaine qui touche à la fois à l’éducation populaire et à l’éducation civique. Chaque participant ne s’exprime pas forcément au bon moment. Une méthode linéaire qui ne prévoirait aucun temps mort, aucun rattrapage, aucun retour en arrière, proscrirait tout droit à l’absence, toute forme d’acculturation, ce qui serait contre performant. Tant que les gens ne sont pas engagés financièrement, la fréquentation des ateliers n’est ni obligatoire ni aussi régulière pour tous ». La participation procède du temps libre et non du travail professionnel, même si à Nanterre (PÉRIODE N°6) la municipalité a fait signer par chaque participant une sorte de convention qui prévoit un minimum d’assiduité aux ateliers.

« La possibilité de recrutement en cours de chemin s’avère souvent nécessaire, ne serait-ce que pour compenser des défections advenues pour cas de force majeure. Cela est tout à fait envisageable si les autres membres du groupe mettent au courant les nouveaux venus qui sauf exception entérinent le travail déjà accompli, et s’intègrent ». L’arrivée de nouveaux venus n’ai pas à exclure surtout lorsqu’il faut remplacer un départ. Pas question de refuser l’arrivée d’amis qui rejoignent le projet. Il importe donc de ne pas figer la démarche mais au contraire de faire preuve d’une grande souplesse d’adaptation.

Pour que le travail d’atelier ne revienne pas en permanence sur les décisions prises et ne finisse par tourner en rond, la définition d’un calendrier indicatif fixant les grandes étapes de l’avancement du projet contribue à mettre en confiance les futurs habitants. Il y a des prises de décision qui doivent être irréversibles. Ainsi dès lors que le plan masse aura été accepté par le groupe de pilotage, il sera impossible d’en modifier l’emprise au sol, ce qui ne devrait pas empêcher les architectes concepteurs d’en donner leur interprétation architecturale. Les modifications des plans individuels ne seront possibles que lors des consultations individuelles de habitants organisées par l’architecte maître d’œuvre.

Un questionnement en boucle

A l’ouverture de l’atelier comme pendant la campagne d’information, les animateurs sont soumis à une avalanche de questions formulées dans le plus grand désordre, ce qui souvent fait fuir les professionnels ; Pourtant c’est la meilleure introduction à la transversalité d’une approche qui procède nécessairement en boucle tout au long du travail de l’atelier de programmation. Chaque interrogation revient périodiquement au fur et à mesure que les intentions et leurs interfaces se précisent. Lors des premières réunions de l’atelier des habitants, les animateurs fournissent des réponses générales qui se référent à des opérations analogues déjà réalisées. Il s’agit de faire comprendre que l’objectivation du projet se fera progressivement et d’indiquer quelles sont les principales étapes de l’avancement du projet. Au stade contractuel l’animation de l’atelier porte sur une bonne vingtaine de séances hebdomadaires. En réalité l’intervention de l’équipe d’animation va bien au delà ne serait-ce que pour répondre aux sollicitations du groupe qui se sent abandonné et seul face au Maître d’œuvre, une fois la phase de programmation achevée. Le groupe a besoin d’être accompagné dans ses démarches, notamment lors de la création de l’association qui le représentera auprès des différents partenaires du projet. Sans compter le dérapage calendaire des décisions irréversibles fixé par le groupe de pilotage.

Une pédagogie réciproque 

Si au non de l’intégrité de son architecture, l’architecte évince certaines doléances qu’il estime mineures quelque soit l’importance que leur attribue tel ou tel habitant, il pourra être accusé de dirigisme. Si l’architecte se contente de prendre en compte les demandes des habitants au fur et à mesure qu’elles se manifestent, il sera accusé de valider une architecture résultante dépourvue de caractère. L’architecte doit naviguer entre ces deux écueils sans se laisser envahir par les scrupules. L’insatisfaction relative fait partie de la vie quotidienne. Pour certains elle est chronique. L’architecte doit s’en accommoder.

Dans les années quatre vingt qui furent celles de l’expérimentation, Albert Mollet, qui, au Ministère du logement et de l’Equipement, était chargé du suivi des projets participatifs redoutait l’habileté des architectes à convaincre et parfois à forcer la main des habitants. Fallait-il pour autant que les animateurs soient les plus neutres possibles? Un exemple parmi d’autres nous a fait réfléchir à l‘idéal de non-directivité prôné par certains psycho-sociologues ; Une anecdote : Lors d’une séance d’atelier avec un groupe d’habitants, des parents demandent que leur chambre surdimensionnée s’ouvre par une porte-fenêtre sur une terrasse mais Ils ne prévoient aucune fenêtre pour la chambre étriquée qu’ils destinaient à leur fille ! Qui se contentera de prendre acte d’une telle attitude sans la discuter et en cas de résistance, sans la contester?

Au sortir des années soixante huit, une nouvelle génération d’architectes reprochait à leurs anciens de s’être enfermés dans leur tour d’ivoire d’artiste. Elle leur opposait, notamment au sein de Mars 76, une pratique professionnelle plus à l’écoute de la population. Cette prise de position ne suffisait pas à rassurer totalement le représentant du Ministère de l’équipement, Albert Mollet. Au bout de quelques années de «vigilance » ministérielle, le double soupçon d’une trop grande directivité comme celui d’une trop grande absence de directivité ont cédé la place à une formule adoptée par Albert Mollet et qui collait parfaitement à la réalité vécue par la plupart des équipes d’intervenants : la pédagogie réciproque. Certes cette pédagogie interactive demande du temps. Elle requiert des qualités humaines qui ne donnent lieu à aucune qualification reconnue par l’université ou les grandes écoles. Elle concerne plus particulièrement les relations de compréhension mutuelle et d’empathie entre les architectes concepteurs et les habitants.

La sensibilisation à l’architecture

« Les futurs habitants ne sont pas des spécialistes en architecture et connaissent pas ou peu d’alternatives à la banalité de nos cités. Au début des années soixante dix, ils n’imaginent pas d’autre alternative aux grands ensembles tant décriés que la maison individuelle à laquelle ils n’ont pas toujours accès. Un minimum d’information et de pédagogie s’impose à partir de photos, de magazines, de livres et de jeux d’images tels que celui proposé par V.Kalouguine avec l’intitulé « J’aime, j’aime pas » ( voir l’alinéa 25 ) ; Lorsqu’elles sont possibles, les visites de réalisations groupées autogérées sont très appréciées . Elles ont l’avantage de sécuriser les participants. Il faut toutefois prendre garde à ne pas lier de trop près sensibilisation et décision. Cette remarque vaut pour toute décision importante ayant trait par exemple au choix du plan masse ou au choix d’implantation des groupes de voisinage. Demander aux participants de prendre une décision sur un sujet qui vient d’être développé le jour même est contraire à toute pédagogie ».

Il faut distinguer le dessin utilisé comme moyen d’expression et le dessin utilisé comme moyen de conception architecturale. Il faut également se rappeler que nous, les architectes participationnistes des années soixante dix au nombre duquel je figurais, nous redoublions de bonnes intentions ; Contrairement à nos anciens nous nous mettions tellement à l’écoute des habitants, que nous étions disposés, surtout lorsque cela semblait utile à la pérennité du groupe, à céder, à contre cœur, aux préjugés architecturaux les plus conventionnels. La non directivité pouvait donner à croire qu’effectivement les architectes attendaient des habitants une prise de position architecturale. Certains habitants n’hésitaient pas à nous prendre le crayon pour corriger nos plans de distribution intérieure des pièces.

C’est sur la question des façades que l’écart entre l’implication de l’architecte et celle de l’habitant apparait le plus clairement. Avec l’expérience, j’ai vite compris que contrairement aux architectes, les habitants ne se sentent pas véritablement concernés par l’art des façades. L’esthétique des habitants se limite souvent à la simplicité ( éviter les surcoûts ) et au bon goût ( insertion discrète dans le paysage social environnant ) . A la Hayette les contrastes entre des façades hétérogènes dessinées par des architectes différents ont disparues dans la végétation que les habitants ont plantée et entretenue. Autre constat : Le point de vue des résidents porte plus sur le paysage que sur l’architecture. A Vauréal les linéaires de façades colorées présentées par les architectes ont été entérinées d’emblée sans le moindre commentaire. La façade qui s’interpose entre le paysage, le jardin et l’intérieur du logement n’est qu’une mince feuille de papier cigarette dont les architectes surestiment considérablement le poids psychologique.

La participation ne consiste pas à demander aux habitants de jouer aux architectes amateurs. S’agissant de l’aspect extérieur d’un projet, la mission culturelle de l’architecte consiste, dans le meilleur des cas, à inviter les habitants à s’exprimer sur la symbolique et la dimension poétique qu’ils aimeraient incorporer au projet. Mais c’est à l’architecte d’en imaginer l’interprétation architecturale. La symbolique peut transparaître dans le traitement de certains détails fonctionnels ou constructifs. Aux Jardies la valorisation des chapiteaux cruciformes de l’ossature constructive fait référence. Exagérer les dimensions d’un élément constructif permet d’attirer l’attention sur la dimension symbolique d’un bâtiment, une dimension physiquement ténue mais culturellement significative. Malgré tout, projet architectural, qu’on le veuille ou pas, contribue à donner une image identitaire qui mérite d’être discutée par le groupe et son architecte. Le consensus dont elle fera l’objet lui donnera sens.

Le jeu des trois pouvoirs

L’analyse des trois études de cas montre les différences d’attitude et le jeu des alliances qui, tout au long du déroulement d’une opération participative, animent et parfois opposent le pouvoir politique des élus, le pouvoir technique des professionnels et le pouvoir d’usage des habitants. Pour assurer la bonne fin d’une opération participative, il est essentiel que la Municipalité préside à la définition concrète du projet. Mais selon qu’elle le fait de façon autoritaire et très technique, ou qu’elle met en place des structures de médiation, le dialogue avec les habitants va prendre un tour différent et basculer, soit dans la philosophie de la consommation soit dans celle de la cogestion. L’innovation et l’essor de la démocratie locale dépendent bien entendu d’une volonté politique d’associer les futurs habitants et la vie associative locale à la conception d’un projet d’habitat. Seule la politique municipale permet de contenir le pouvoir technique dans son rôle d’exécutif. On est en droit de penser que la volonté municipale d’associer les habitants à des opérations d’aménagement, est un moyen pour les collectivités locales de recouvrer un pouvoir concret dont elles s’étaient démis au bénéfice de la « technostructure »

Une alliance nouvelle entre les représentants de la collectivité et sa population semble politiquement tout à fait cohérente. Mais elle n’est pas sans susciter quelques difficultés. La municipalité reste partagée entre le souci de satisfaire ses électeurs et la crainte de leur laisser trop de responsabilités. Elle craint que la démarche participative ne retarde ou ne mette en péril la bonne fin d’un projet quel qu’il soit. En s’appropriant le projet, les futurs habitants n’auront-ils pas tendance à se replier sur des exigences qui pourraient être ressenties comme autant de privilèges par l’ensemble des citadins qui eux, ne profiteront pas directement du projet ? Comment créer les conditions de la meilleure insertion urbaine ? L’existence d’espaces ou d’équipements de quartier n’est-elle pas l’occasion de déborder du logement pour favoriser également une appropriation des espaces urbains ? Dans ce cas la démarche participative ne manquera pas de mettre à jour les conflits sous-jacents. A Nantes, tel espace vert est un no man’s land parce que les habitants d’une résidence voisine souhaitent se protéger des locataires de la cité HLM-PSR qui lui fait face ; Comment redonner des chances de cohabitation conviviale dans le contexte d’un habitat traditionnellement ségrégatif ?

Si le parrainage municipal rend tout projet participatif plus crédible aux yeux de la population, Il ne résout pas pour autant toutes les questions qui se posent en cours de réalisation.

Un maître d’ouvrage classique surtout lorsqu’il exerce son métier dans le secteur privé mène plusieurs projets de front dont il sait qu’entre un tiers et la moitié se réaliseront. Lorsque c’est la collectivité qui lance un appel à projet auprès de la population le projet doit réussir. A partir du moment où un groupe de candidats au logement a mené à bien la programmation, l’abandon du projet peut avoir des conséquences difficiles à assumer par la municipalité. Si elle tient à écarter toute éventualité d’échec, la ville doit se donner toutes les chances de réussite. Notre propos a pour seule ambition d’énoncer quelques unes des conditions de cette réussite, tout en pointant quelques uns des nombreux questionnements qui subsistent.

L’articulation du programme avec le projet

 

Les études de faisabilité urbanistique, financière, architecturale

La municipalité doit s’assurer que, sinon toutes, du moins l’essentiel des données urbaines concernant le terrain à bâtir ont été collectées de façon à pouvoir être portées à la connaissance des futurs habitants dès l’ouverture de l’atelier. Une présentation renseignée du terrain dans son environnement est indispensable. Les animateurs ne manquent pas d’être interrogés à chaque rendez-vous avec la population : Quelles sont les contraintes existantes : Règlement d’urbanisme, Schéma directeur d’aménagement, nombre de logements à l’hectare ? Quels sont les atouts du site choisi : emplacement, particularités paysagères , équipements scolaires, commerciaux, socio-culturels et moyens de transports publics disponibles à proximité, vie associative locale ? Ce travail de collecte des données locales peut être confié à l’équipe d’animation ou à l’équipe de conception architecturale lorsque celle-ci intervient suffisamment tôt avant l’ouverture de l’atelier des habitants.

La faisabilité financière

Plus le ou les critères de sélection des candidats attendus par la ville sont précis, plus il est facile aux candidats au logement de juger de l’intérêt des objectifs que s’est donnés la ville et de la fiabilité du projet auquel ils sont invités à participer. La faisabilité financière du projet se joue en trois temps : la charge foncière plus ou moins subventionnée ou allégée par la municipalité ; les revenus des candidats au logement ( location) ou les crédits obtenus (Accession) ; Les aides de la collectivité publique au financement du logement ( dont les modalités d’attribution changent tous les six mois) et la présence d’un économiste dans l’équipe d’ingénierie . Les critères de sélection des candidatures au projet de logement doivent être connus et communiqués le plus tôt possible dès lors que la campagne d’information est lancée. Le maître d’ouvrage doit indiquer dans quel cadre institutionnel et financier ( prêts, plafonds de revenus ) se fera le projet. Concernant les programmes sociaux bénéficiant des aides de l’état, des commissions spécifiques décident du mode d’attribution des logements à construire. Elles ne siègent qu’une fois le projet réalisé, ce qui évidemment est incompatible avec la participation des intéressés. Le projet des Planches à Orsay est, à ce titre, un contre exemple. Tant que l’état n’aura pas validé la procédure adéquate, la campagne d’information relèvera du pragmatisme et du soutien de la ville qui ne dispose que de son propre contingent, insuffisant et d’une mixité moindre. Il serait d’autant plus téméraire d’entrer dans le détail des procédures utilisées au début des années quatre vingt qu’avec le temps les pratiques administratives ont changé. Une seule chose n’a pas changé : l’absence de procédure adaptée institutionnelle à la participation des futurs habitants. La crise sociétale et le recours annoncé à une production massive de logements sont de mauvaise augure quant au déblocage des procédures traditionnelles. Va-t-on une fois de plus céder à l’urgence et recommencer à construire de nouveaux grands ensembles dépourvus d’humanité ?

La faisabilité architecturale

Le premier travail de l’architecte consiste à adapter les plans programmes au système constructif de son choix. Cela suppose qu’il ait anticipé sur les grandes lignes du plan masse et qu’il ait imaginé le plus tôt possible un parti constructif économiquement viable et suffisamment flexible pour absorber les particularismes des logements. La dialectique du support-apports est développée dans le chapitre P5 du livre, un chapitre consacré à la méthodologie.

Les candidats au logement s’interrogent sur leurs ressources mais aussi sur le coût du logement. Ils veulent le plus tôt possible s’assurer de l’adéquation entre les deux termes de l’équation. Lorsqu’il s’agit du logement social ( primo-accession et location) ce sont les modes de financement, les revenus et les apports personnels qui commandent la surface du logement et par voie de conséquence le coût de construction. Dans les projets décrits ici la personnalisation des logements s’est avérée compatible avec les modes de financement du logement social ( primo accession ou location). Dans ce contexte les participants comprennent très bien qu’il leur faille choisir entre une grande terrasse et une mezzanine, entre une porte fenêtre supplémentaire et un séjour plus spacieux… Toute participation induit une négociation. Celle-ci commence dans le travail d’atelier et se poursuit au fur et à mesure que les concepteurs dessinent et affinent le projet. Généralement ce sont les propositions de prix des entreprises qui entrainent les négociations les plus douloureuses.

La campagne d’information : le lieu, les enjeux, les délais

« C’est la phase la plus décisive et aussi la plus délicate… Il est d’autant plus difficile d’expliquer la démarche que l’information dans les médias est généralement de type commercial. Or le projet est à faire, pas à vendre. Il faut à la fois ouvrir le champ de la participation suffisamment pour faire rêver et susciter des candidatures sans pour autant laisser croire que chacun pourra faire ce qu’il veut dans des conditions financières exceptionnellement avantageuses. Le projet participatif propose une démarche, pas un produit, ce qui va à l’encontre des habitudes et de la traditionnelle défense du consommateur. Les techniciens chargés du montage du projet hésitent souvent entre deux attitudes : soit faire une présentation militante où la démarche collective risque d’être survalorisée au point de devenir dissuasive pour une majorité de candidats, soit se cantonner à une présentation trop banalisée où les intérêts économiques éveillés par une charge foncière maîtrisée et une localisation privilégiée vont compromettre à terme la démarche collective ». L’opportunisme immobilier qui se substituerait à la responsabilisation citoyenne peut être neutralisé en limitant des perspectives de spéculation. Les municipalités ont avantage à prévoir dans le cahier des charges signé par les candidats à la copropriété, des clauses empêchant toute revente rapide et ainsi toute spéculation abusive.

« En réalité un phénomène normal d’auto-sélection se produit au cours des ateliers de programmation. Les départs des participants restent possibles à tout moment de la programmation et sont normalement compensés par des arrivées de nouveaux candidats.

Le versement d’une inscription substantielle, à mi-parcours, ralentit d’éventuelles hémorragies. L’expérience prouve que les habitants font vite confiance à leurs interlocuteurs s’ils sentent qu’une véritable solidarité existe entre eux. Par contre le scepticisme conduit à un abandon rapide ; Les divergences ou des rapports conflictuels entre les partenaires institutionnels du projet ne manquent pas de provoquer des tensions entre habitants. Les habitants ne souhaitent pas assumer un conflit qui ne vient pas d’eux. Dernière difficulté majeure mettant en jeu la compétence des animateurs et leur capacité à faire cohabiter des gens ou des groupes venus dans le projet avec des objectifs différents… Le succès d’un projet de maîtrise d’œuvre collective dépend essentiellement des capacités de tolérance et de dialogue entre les partenaires autant chez les élus et les professionnels que chez les habitants ». L’habitant qui persiste à vouloir habiter une maison individuelle sur sa parcelle bien séparée de son voisinage n’a pas sa place dans le projet participatif. Ceux qui ont la fibre conviviale restent; ceux qui ont la fibre individualiste partent. De ce point de vue l’atelier des habitants a un caractère dissuasif participe de la lutte actuelle des urbanistes et des collectivités locales contre l’étalement urbain et sa principale cause : le lotissement. L’acceptation de la densité est un préalable incontournable.

Le succès de la campagne d’information dépend en grande partie du parrainage municipal d’un projet d’habitat participatif. La façon dont est présenté le projet participatif dans les réunions, au stand sur le marché et dans les articles de presse, peut s’avérer décisive quant au climat de confiance instauré entre les aménageurs et les candidats au logement. Les objectifs municipaux doivent être explicites. S’agit-il de mettre en place une opération à caractère social ou de réaliser une opération mixte capable de générer une convivialité entre plusieurs populations de revenus et de culture différentes? A Chambéry la ville avec le projet du Penney voulait acter la cogestion de la vie quotidienne dans un projet conforme à sa ligne politique. A Conflans Ste Honorine la politique municipale consistait à vouloir marier une vision autogestionnaire de l’habitat avec le réalisme économique le plus rigoureux. L’exercice c’est avéré périlleux. A Orsay l’enjeu partagé par la mairie et l’équipe d’architecte qu’elle avait choisie, était de concilier un projet architectural bien ordonnancé avec les aléas d’un processus participatif à la fois souhaité et institutionnellement inextricable. Au sein d’une même population les attentes peuvent varier elles aussi : Les uns attendent un logement relativement standard indépendant, peu dispendieux et situé dans un voisinage choisi. D’autres souhaitent partager des équipements communs favorisant des échanges de services et une solidarité de type communautaire. D’autres enfin sont séduits par l’opportunité qui leur est donnée de personnaliser leur logement.

Quelle plage de liberté ?

« La population doit être informée des principales plages de liberté laissées aux candidats au logement. Interviendront-t-ils sur l’implantation des bâtiments, la localisation de leur logement dans le plan masse et dans son groupe de voisinage , la distribution intérieure du logement , de ses ouvertures, des balcons et terrasses éventuelles ? Sur l’aménagement des espaces extérieurs, des circulations et des accès, la définition des espaces communs extérieurs, intérieurs à l’immeuble ? Il est tout à fait légitime que les candidats au logement se demandent si le projet vaut la peine qu’on lui consacre du temps ».

Les études de faisabilité doivent être faites pour l’essentiel avant l’appel à la population.

Une fois que le travail de l’atelier est engagé tout changement d’orientation ou de cadre sera interprété comme étant un signe d’irresponsabilité ou le résultat d’une faute professionnelle : Ne pas s ‘assurer des données et des règles du jeu du projet est interprété comme étant le signe d’un manque de sérieux. Les variations de densité qui adviennent en dernière minute quand l’opérateur a véritablement fait ses comptes, sont particulièrement redoutables vis à vis des candidats alors qu’elles sont courantes dans le monde de l’immobilier. Or l’expérience montre que certains acteurs, y compris certains services administratifs des collectivités territoriales peuvent ne pas avoir été consultés à l’origine du projet. Des informations communiquées trop tardivement sont susceptibles d’occasionner des retards, ce qui provoquera une modification du planning annoncé à l’origine et ne manquera pas d’occasionner le départ d’une grande partie des candidats.

Le stand sur la place publique, les rencontres avec l’équipe 

L’option des animateurs de l’atelier de Chambéry d’entrer en contact direct avec le public à l’occasion d’un stand sur le marché a permis de faire connaître le projet municipal à l’ensemble de la population. Le message du stand est particulièrement destiné aux candidats à la copropriété. Toutefois bien que les futurs locataires soient informés à partir des listings dont disposent les maîtres d’ouvrage sociaux, leur passage au stand est apprécié comme étant une source complémentaire d’information. Sur le stand, les conversations informelles sont riches d’enseignement tant sur les attentes que suscite le projet auprès des candidats au logement que sur l’idée que s’en font les différentes personnes qui ne sont pas directement concernées. Le passage d’élus municipaux au stand témoigne de l’engagement municipal. L’affichage de projets déjà réalisés ailleurs en participation dissipe les appréhensions d’ordre idéologique. Les conversations avec les passants intrigués et curieux enclenche un dialogue avec le quartier et anticipe sur la vie de voisinage recherchée. Une réunion d’information en mairie a une efficacité équivalente ; Les gens qui se sont déplacés font connaissance avec les différents partenaires du projet. Ils s’informent de l’implantation du projet, de son importance et de son impact sur le quartier. Le message est transmis au grand public par les réseaux socioculturels locaux et par la presse, elle aussi, intriguée par un attroupement autour d’un stand. Seul inconvénient : des passants se porteront candidats au logement pour découvrir quelques temps plus tard qu’ils n’y auront pas droit.

L’atelier des habitants

« L’habitat se résume à deux alternatives : soit le logement en immeuble pour les logements locatifs, soit le pavillonnaire pour l’habitat individuel en propriété. L’habitat participatif est la troisième alternative. Une population en provenance d’un habitat locatif de type HLM est très sensible à l’isolation phonique. Mais ce qui est tout aussi prépondérant est le désir d’échapper à un quartier plus ou moins sécurisant, un voisinage oppressant et non choisi.. Les participants sont invités à analyser au cours des toutes premières discussions certaines des raisons de leur désir de vivre dans un habitat groupé. Ressortent d’une façon récurrente la fuite de la promiscuité et la gêne due au manque d’isolation acoustique entre logements. D’autres motivations moins évidentes sont d’ordre symbolique. L’habitat est un mode d’expression identitaire. Or l’anonymat du logement social fait de chacun une personne interchangeable, réduite à un statut économique qui ne résume en rien la totalité d’une personne. L’inquiétude qui transparaît alors porte sur la contradiction apparente entre le désir de non répétitivité de la construction et les inquiétudes sur le prix de revient du logement personnalisé. Très vite les participants comprennent qu’en se côtoyant ils vont pouvoir s’intégrer à un groupe de voisinage convivial et rassurant. Beaucoup apprécient l’opportunité de quitter un milieu insécurisant (expériences personnelles ou rapportées de vols et d’agression) et un voisinage oppressant, non choisi. L’atelier participatif est vite perçu comme étant l’endroit où l’avis des futurs habitants sera pris en compte ». Les principaux axes de travail sont l’adaptation du futur logement au mode de vie de ses habitants, et la formation de plusieurs groupes de voisinage et l’insertion des habitants dans un projet de quartier.

La programmation se déroule en trois grandes étapes ponctuées chacune par une réunion de l’atelier des habitants et des membres du groupe de pilotage. La première partie de la programmation concerne le plan masse. Les habitants étudient plusieurs schémas d’implantation des groupes de voisinage sur le terrain. Des maquettes sont discutées. Lorsque comme dans le cas des Planches à Orsay le plan masse n’est pas vraiment négociable, la participation se reporte sur le nombre et l’emplacement des groupes de voisinage et de leurs locaux communs. Dans tous les cas, le choix du plan masse dans ses grandes lignes est fait à la majorité puis proposé au groupe de pilotage qui peut demander des modifications. L’ultime décision appartient au groupe des partenaires institutionnels. Cette première étape a une valeur pédagogique. Elle familiarise les participants avec les caractéristiques du terrain, son environnement et avec les outils de représentation (plans, maquettes, volumétrie, dimensionnement). Le groupe de pilotage écoute les propositions de l’atelier des habitants, pose des questions et entérine ou pas les travaux collectifs.

En début de programmation les animateurs demandent à chaque foyer de décrire son logement actuel et d’y situer son mobilier par des croquis descriptifs.

En fin de programmation, à Chambéry, Yves Delagausie chef de l’équipe d’animation souhaitait que les travaux effectués dans l’atelier des habitants aboutissent à des plans de logements les plus réalistes possibles. Dans cette première expérimentation dans le domaine du logement social, il fallait être convaincant en prouvant que les travaux de l’atelier pouvaient aboutir à des résultats tangibles et crédibles. Le dimensionnement du logement de chaque famille tenait précisément compte des revenus des futurs occupants. La répartition des pièces et leur taille étaient représentées sur un carton tramé qui s’ emboitait avec les plans des appartements voisins. Une fois le plan masse retenu, des plateaux en carton préparés par les animateurs, reproduisent à l’échelle de 2 cm par mètres les différents niveaux des immeubles projetés. Sur ces plateaux sont assemblés les plans programmes des logements.

Les locaux de voisinage et les espaces collectifs constituent un thème transversal qui influe à la fois sur le plan masse et sur les plans-programmes. Le dimensionnement et le nombre des locaux partagés a des implications évidentes sur le financement du projet. Aussi fait-il l’objet de débats dans le groupe de pilotage qui décide in fine du statut et de l’importance de ces locaux communs ouverts ou non sur le quartier, centralisés ou au contraire dispersés dans le projet.

L’alternance de travaux individuels et collectifs

Le travail en atelier alterne les exercices collectifs et individuels, des séquences de discussion, des séquences d’information et des séquences d’acculturation à la fois technique et architecturale. Les exercices proposés par les animateurs sont généralement bienvenus du point de vue des participants. La majorité d’entre eux découvrent un domaine à la fois familier, le logement, et inconnu tant du point de vue conceptuel que technico-économique. Les personnes ont, au départ, des difficultés certaines à lire un plan ou une maquette, à imaginer un volume. Faut-il comme le propose Vladimir Kalouguine distribuer des logiciels en 3 D permettant à chaque famille de jouer à l’architecte de retour chez elle après chaque séance d’atelier ? Au risque et péril de la conception architecturale….résultante. L’un des premiers exercices s’appuie sur la vie quotidienne de chaque famille à qui il est demandé de dessiner le plan de son logement actuel pour en faire ensuite la critique. A travers cette description qui est mise en commun dans de petits groupes, chaque famille fait connaissance avec les autres et commence à analyser son mode de vie et la polyvalence de chaque pièce. Certaines personnes qui ont tendance à craindre le jugement de l’architecte sur leurs dessins nous disent en souriant se retrouver dans la peau d’un enfant face à son institutrice. En fait l’exactitude du dessin importe peu ; c’est la description des activités qui compte. Il s’en dégage des informations essentielles sur le mode de vie des uns et des autres. Les exercices portent sur :

– Le récit du passé résidentiel vu par les adultes et les enfants,

– L’identification des activités qui, ne pouvant avoir lieu dans le logement actuel, ne pourraient se réaliser que dans un logement plus spacieux auquel ils ne peuvent accéder et qui, à défaut de place, pourraient s’effectuer dans des espaces communs (buanderie, bricolage, ping-pong …)

– La définition de l’environnement immédiat du logement projeté, ses accès, son emplacement dans le contexte urbain, sa desserte en transport en commun, sa proximité d’avec les commerces, les équipements, les espaces verts…

– Le portrait paysage : L’ indentification des espaces de bien-être se fait à partir du commentaire de paysages choisis. L’exercice s’inspire d’une approche bachelardienne de l’espace fondée sur le rapport aux cinq éléments : la lumière, le feu, l’air, l’eau et la terre.

Les locaux de voisinage intégrés au groupement

« Quelque soit la forme d’habitat adoptée, la question des espaces communs est soulevée, ne serait-ce que pour dimensionner les espaces extérieurs collectifs et définir les abords des logements, halls d’entrée, couloirs, escaliers, locaux de service ».

Les activités souhaitées dans l’habitat nécessitent généralement des surfaces disproportionnées par rapport à la surface d’un logement et justifient la création ici d’une salle de jeu pour les enfants pouvant servir lors de fêtes exceptionnelles (familiales ou collectives), là d’un petite salle de réunion pour la vie associative, plus loin d’un atelier de bricolage, ailleurs d’un local pour les vélos et les poussettes, d’une buanderie ,ou enfin d’ une chambre d’hôte pour un parent ou un ami de passage. Chaque groupe de voisinage doit dégager ses priorités.

« La crainte de certains habitants est que le coût du projet soit augmenté d’autant au détriment de la surface des logements. Or l’architecte sait qu’un habitat groupé en immeuble génère une économie substantielle sur la construction (coûts de la voirie, des toitures, des façades, des structures etc.). Cette économie permet d’agrandir les parties communes…Les activités désirées sont impossibles à réaliser dans la plupart des logements dont la surface est comptée. Parmi les demandes qui ressortent des discussions en atelier, on notera une salle de jeux pour les enfants, une salle polyvalente permettant d’organiser des fêtes familiales ou collectives et de tenir les réunions de l’association, une buanderie, une chambre d’amis, plus accessoirement un atelier de bricolage, un labo photo, un cellier, une cave…Il est évident que ces souhaits ne peuvent être tous satisfaits ; Des priorités doivent être dégagées. Le groupe fera ses arbitrages. Les souhaits irréalisables dans le cadre d’un groupe de voisinage donné peuvent l’être à l’échelle de l’immeuble ou du quartier…A partir de l’atelier des habitants la vie associative est amorcée. Il serait dommage qu’à l’achèvement de la construction les habitants perdent toute occasion de se réunir. La gestion, l’aménagement, l’animation des locaux communs sont la garantie que la vie associative se donne de perdurer ».

Le groupe de voisinage éprouve le besoin de se matérialiser autrement que par de simples mitoyennetés. La création d’un local spécifique est importante autant sur le plan symbolique que fonctionnel. Le local de voisinage matérialise la persistance d’une convivialité informelle et participe de la cogestion de l’ensemble du projet une fois que celui-ci est réalisé. Quand la co-propriété n’a que des couloirs à gérer, comment éviter qu’il n’y soit question que de propreté et de charge ? S’agissant d’une salle commune la conversation porte sur la vie de voisinage dans l’immeuble et son quartier.

L’étude du plan masse

Dans la quasi totalité des cas, la visite du terrain se fait en amont des séances d’atelier, ne serait-ce que pour convaincre les gens de la crédibilité du projet. Au retour de la visite peut commencer l’étude du plan masse. Quelque soit le caractère contraignant du schéma directeur d’urbanisme dont il est nécessaire de tenir compte, le fait d’associer les participants de l’atelier au tracé du plan masse est un préalable quasiment obligé qui témoigne de l’authenticité de l’approche participative proposée par la municipalité. Ce serait un contre sens que de vouloir faire entrer les gens dans un cadre strictement prédéfini. Ce contre sens peut être compris lorsque le site est enclavé ou contraint comme c’est le cas à Orsay avec le terrain des Planches. Même dans ce cas, l’implantation des locaux collectifs résidentiels par les habitants peut donner un caractère spécifique aux placettes qui structurent le projet urbain. D’une façon générale l’élaboration du plan masse est un moment privilégié de la construction des groupes de voisinage et de l’ensemble de la collectivité qui habitera le projet. L’étude du plan masse permet en parallèle de pousser plus avant la formation des groupes de voisinage et de préparer leur implantation dans le projet. La discussion sur l’emplacement et l’organisation de chaque groupe d’habitants est indissociable de la discussion sur le plan masse. Avant même d’approfondir l’étude de leur logement les habitants ont déjà conscience de leur environnement urbain. Dans un projet participatif les gens se côtoient suffisamment longtemps dans les réunions pour que les relations qui se tissent entre eux amorcent la dynamique collective autour de quelques groupes affichant des philosophies sensiblement différentes.

«  Dans le projet du faubourg Montmélian, à Chambéry, le projet de 60 logements répartis en deux immeubles principaux a donné lieu à trois ateliers successifs. Les animateurs ont demandés aux participants de se réunir en plusieurs groupes de voisinage pour élaborer chacun un plan masse en maquette. Le volume en pâte à modeler du programme quantitatif envisagé, avait été posé sur le socle du terrain à 5 mm/m… Pour éviter que les participants n‘individualisent trop leur logement et ne soient obnubilés par son positionnement sur le terrain, Il leur est demandé en premier lieu de répartir des grandes fonctionnalités sur des plans du terrain à 5 mm/m. Les espaces attribués aux équipements, aux parkings et aux immeubles résidentiels sont matérialisés par des blocs de pâte à modeler de couleurs différentes. Les premières maquettes sont fonctionnalistes ; les secondes qui intègrent l’étude des espaces extérieurs sont plus organiques et les troisièmes qui intègrent la localisation des groupes de voisinage et amorcent les processus d’appropriation sont postmodernes… La tendance naturelle d’un groupe en formation est de se replier sur soi. Les animateurs doivent veiller à créer des contacts avec les habitants riverains et avec des responsables d’équipements de quartier de façon à créer des liens entre les groupes intra-muros et le quartier environnant.

Les architectes de l’équipe d’animation font, dans un premier temps, la synthèse des débats et des maquettes confectionnées par chaque groupe d’habitants, en choisissant quatre puis trois plans masses. Ces alternatives ont fait l’objet d’un débat conclu par un vote de l’atelier. Le plan masse retenu est alors présenté aux membres du groupe de pilotage qui ont donné leur accord. Les principes du plan masse sont adoptés à l’issue de l’atelier des habitants. L’équipe de maîtrise d’œuvre a toute latitude pour les interpréter.

Même méthode aux longues terres, à Vauréal, où le plan définitif d’un ensemble de 40 maisons de ville a permis d’introduire un deuxième espace vert du côté opposé à l’espace libre triangulaire tracé par l’Etablissement Public d’Aménagement. La place centrale préconisée par l’Etablissement Public d’Aménagement a été minimisée sous la forme d’une placette plus étirée du Nord au Sud du projet. Néanmoins de nombreuses variantes étaient possibles et les habitants ont pu s’ approprier la leur.

A Cergy-Pontoise, le groupe d’habitat autogéré de la Hayette s’est figé sur l’ultime figure d’un ballet interactif des maisons qui a duré trois mois. Cette danse des maisons est restée avec la période de chantier l’un des deux moments les plus intenses de la vie de groupe. La succession des modes de groupement essayés suit la courbe des niveaux de crise ou de consolidation des relations entre les membres du groupe. On peut voir le groupe éclater ou se resserrer au fil des réunions.

Aux Vignes Blanches le plan masse s’est cristallisé d’autant plus rapidement que la forme et l’orientation du terrain ne laissait guère de choix.

Aux Basses Roches , à Conflans Ste Honorine, le plan issu de l’atelier combinait un groupement en deux grappes informelles de part et d’autre d’un espace public aux contours eux aussi informels et qui reliait les Basses et les Hautes roches par une coulée verte. Cette première esquisse encore informe et irréaliste parce que trop sommaire, n’a pas eu le temps de mûrir. La mairie a demandé à son urbaniste de projeter un plan différent fortement structuré en vue d’intégrer l’implantation des groupes de voisinage issus de l’atelier et celle des pavillons individuels ».

Ceci dit, à Chambéry, les architectes de Coopérim qui n’avaient pas participé à l’atelier d’habitants et qui étaient chargés de la maîtrise d’œuvre du projet ont protesté devant la précision de la maquette fabriquée avec les habitants ; ils jugeaient celle-ci prématurée et illégitime. La programmation n‘avait pas à empiéter ainsi sur la phase de conception architecturale. La volonté d’Yves Delagausie de vouloir prouver dans cette première expérience que l’atelier de programmation pouvait générer un projet suffisamment crédible l’a emporté sur toute autre considération.

Les plans programme

« Deux thèses peuvent étayer la démarche de déconstruction et d’analyse du logement en termes d’activités élémentaires plutôt qu’en termes de pièces. La déconstruction-reconstruction est nécessaire pour trouver des solutions plus personnelles…

– A partir d’une première description critique du plan du logement actuel, il est demandé aux participants de dessiner un organigramme où les espaces du futur logement sont représentés par des bulles vulgairement appelées patates mises en relation les unes avec les autres et où chacun inscrira les différentes activités devant s’y dérouler ; inscrira également les qualités souhaitées de chacune des bulles : lumière ou pénombre, silence ou animation, ouverture ou pas sur l’environnement extérieur…Cette description analytique est d’autant plus utile que certains participants ont des difficultés à dessiner correctement un plan sans devoir omettre ou éliminer des souhaits, pour la simple raison que l’habitant n’y trouve pas de solution géométrique adéquate, les variables à prendre en compte étant trop nombreuses.

– Dans l’autre approche du logement, les pièces constituent des modèles complexes qui fonctionnent sur plusieurs registres (fonctionnel, économique, symbolique). Ces modèles qui ont été forgés depuis longtemps font partie d’un bagage culturel qu’on ne change pas facilement, à moins qu’un mode de vie particulier ne l’impose. La déconstruction de ces pièces serait difficile à opérer. La démarche consisterait, pour cela , à analyser leurs différentes fonctions et les différents « coins » qui leur correspondent. On observe alors que chacun ne dispose pas les mêmes fonctions ni les mêmes coins dans la même pièce. Il est important de repérer toutes les fonctions élémentaires et leurs espaces associés qui se sont ajoutées aux fonctions traditionnelles des pièces telles que dormir, manger, se chauffer, cuisiner, recevoir…

L’un des risques de la participation ,lorsqu’un groupe d’habitants commence à exposer les premiers éléments susceptibles de caractériser son futur logement est que l’architecte qui n’a pas l’habitude de disposer d’autant d’informations se contente des premières indications et commence immédiatement à travailler et à figer des propositions. L’architecte plus expérimenté ne prend pas les premières doléances pour argent comptant et attend que celles-ci mûrissent pour constituer un programme véritablement fiable. La durée de la réflexion collective et individuelle et la collecte de références variées sont des facteurs importants pour la réussite de la programmation ».

Il ne faut pas sous estimer l’importance du travail en groupe sur la dé-construction des clichés.

Ce n’est pas un des moindres intérêts de l’atelier que de favoriser un climat d’ouverture au changement des représentations.

De la programmation à la conception

La deuxième étape est celle de l’interaction entre la programmation et le projet. Elle est centrée sur la conception du projet architectural et l’intégration des plans programmes individuels dans un groupement de voisinage. Plusieurs allers et retours sont organisés entre l’architecte et l’habitant de façon à passer progressivement du travail d’atelier à la conception des plans. Selon les cas cette transition sera plus ou moins longue.

Dans les groupements de petite taille, de 6 à 12 logements, l’architecte est présent du début de la programmation jusqu’à la remise des clefs. Au Faubourg Montmélian certains architectes de l’équipe de maîtrise d’œuvre ont reproché à leurs collègues de l’équipe d’animation d’être aller trop loin dans l’étude du projet. Malgré la présence d’un représentant de leur équipe dans les séances d’atelier de programmation, certains d’entre eux se sont sentis prisonniers des travaux effectués dans l’atelier. A vrai dire la participation place les animateurs et les concepteurs dans un processus d’interaction entre la programmation et la projetation. Il y a là matière à un jeu de rôle délicat à gérer et qui comporte une grande part d’improvisation « au feeling ». Cela n’empêche pas, bien au contraire, que les responsabilités des uns et des autres soient définies le plus en amont possible pour éviter les doubles emplois et la frustration des uns ou des autres. D’une façon générale le travail de programmation devrait probablement éviter toute formalisation spatiale excessive. Il serait abusif de considérer le travail de pré-conception comme étant une atteinte à l’architecte créateur. L’architecte Bernard Kohn n’a jamais perçu le travail de l’atelier comme étant un handicap : Il pense au contraire que le travail mené dans l’atelier des habitants démine le dialogue ultérieur de l’architecte avec les habitants ; il permet de gagner du temps dans le travail de conception. Le travail de synthèse opéré par le concepteur bouscule inévitablement certaines dispositions envisagées dans l’atelier de programmation. Il est préférable que l’architecte puisse recevoir chaque famille individuellement avant de présenter une première esquisse du projet à l’ensemble du groupe. C’est au moment de cette nouvelle donne que chaque habitant peut demander une dernière adaptation de son projet de logement, ce qui n’évitera pas des demandes récurrentes portant sur des détails, demandes qui, parfois, s’échelonneront jusqu’au dépôt du dossier de permis de construire. Pour couper cours à l’insatisfaction chronique de certaines familles, les architectes hollandais victimes d’un harcèlement de leur « clientèle » ont trouvé une parade qui s’est avérée acceptée de tous : Au delà d’un nombre prédéfini d’allers et retours entre l’architecte et l’habitant, toute nouvelle demande de modification est payante au tarif horaire et en proportion du temps passé par l’architecte.

A la suite du programme Sépia, dix ans après la recherche de 1984-85 j’ai ajouté le texte qui suit : Une séparation trop forte entre la phase de programmation et celle du projet est dangereuse, L’une ferait rêver sans tenir compte des contraintes, l’autre contraindrait sans faire rêver. L’exemple du projet de Conflans Ste Honorine où les habitants ont précisément choisi les architectes ayant participer à la première phase d’animation de l’atelier est instructif : Ils recherchent une continuité entre cette phase et les suivantes.

Le passage du programme au projet peut se faire de façon brutale par le départ des programmateurs et par la venue des concepteurs choisis par concours. On pourrait craindre que l’administration de la Communauté Européenne n’aille jusqu’à séparer la programmation et la conception du projet au point d’interdire à l’équipe de programmation de rencontrer l’équipe de maîtrise d’œuvre celle-ci une fois connue, ce qui casserait toute effort de coopération entre professionnels et habitants. Je plaisante à peine… Quelque soit le secteur d’activité considéré, l’obsession de l’Europe est de mettre à tout moment les professionnels en concurrence. Des architectes anglais engagés dans l’urbanisme participatif ont dû bénéficier de dérogations pour assurer la continuité entre la participation de la population concernée lors de la phase de diagnostic collectif et la mission d’urbaniste qui leur avait été confiée au départ du projet. Dans un tel cas de figure tout urbaniste qui consulte les habitants risque de se voir confisquer sa mission d’origine ! L’hyper libéralisme supplante l’humanisme jusqu’à l’absurdité.

Que faut-il craindre dans le passage de programmation à la conception architecturale, si ce n’est la perte d’information et l’appauvrissement du projet qui en découlera. La première façon de remédier à ce risque est d’ouvrir l’atelier de programmation participative au concepteur du projet architectural et d’ouvrir la conception du projet aux participants de l’atelier de programmation. Une période de recouvrement des deux phases de programmation et de conception architecturale est à prévoir. C’est le moment de l’agence ouverte. L’expérience prouve que la frustration des concepteurs de n’avoir pas participer à l’atelier des habitants disparaîtra vite au fil des rendez-vous que lui réclameront les familles. Personne n’empêchera un membre de l’équipe de concepteurs d’assister en tant qu’auditeur libre aux ateliers de programmation Dans le chapitre N°5 il sera question de la programmation générative, un concept initié par des chercheurs américains et expérimentée en France à l’initiative de Michel Conan, leader de l’équipe des sciences humaines au CSTB dans les années quatre vingt dix. Il est sur qu’appliquée à l’habitat participatif cette méthode très pragmatique serait bénéfique. Elle consiste à ajuster le projet d’architecture aux intentions du programme (voir le chapitre 5 ) .

L’agence ouverte

L’expérience prouve que le programme ne se précise véritablement que lors des rendez-vous avec l’architecte maître d’œuvre. Le principal intérêt du travail fait en amont dans la phase de programmation est celui de faciliter la finalisation du travail de coopération entre l’habitant et l’architecte maître d’œuvre au stade de la conception du projet architectural.

Pour s’assurer de la faisabilité des plans programme les participants sont invités à dimensionner les différentes pièces qui composent le logement. A Chambéry, toujours dans le cadre de la programmation, les animateurs de l’atelier ont esquissé des plans sur du papier tramé dont chaque maille représente une surface d’un m2. Ce mode de représentation permet, à tout moment, de vérifier si la surface finançable est respectée. Cette astreinte engendre un rééquilibrage des pièces entre elles et facilite l’assemblage des plans d’un même groupe de logements. Ces plans n’intègrent ni les contraintes constructives ni des les contraintes architecturales encore inconnues à ce stade du projet. Des contradictions apparaissent souvent entre mari et femme, entre adultes et adolescents. Aussi faut-il croiser, dans la phase de programmation, les réunions de groupe et les consultations individualisées, ce qui diminue, en phase de conception , le nombre de rendez-vous avec l’architecte du projet.

Lorsque les gens commencent à se connaître, les timidités des uns et les tentatives de prises de pouvoir des autres s’estompent. Aux Vignes Blanches comme aux Longues terres à Vauréal, les critiques et les corrections fusèrent à l’examen du dossier d’avant projet sommaire . Mais elles ne portaient presque exclusivement que sur des détails. La cohérence de l’ensemble n’était pas remise en cause.

Dans le cas du projet de Vauréal le psychosociologue du CSTB a constaté que chez les personnes qui vivaient leur première expérience participative, l’indécision ou l’idéalisme étaient source d’une insatisfaction chronique alors que des personnes ayant vécu dans plusieurs logements successifs et bénéficiant d’une expérience plus longue de la vie conjugale acceptaient avec plus de sérénité les compromis et les éventuelles frustrations qui pouvaient en résulter. Tout observateur d’un processus participatif est frappé par l’évolutivité des débats et des positions individuelles. On voit des gens de prime abord frileux, traditionnalistes et parfois autoritaires s’ouvrir à des propositions plus respectueuses des différentes personnes qui composent la famille. La sécurisation due au travail collectif emporte des adhésions individuelles. Des considérations nouvelles apparues au cours des débats suscitent des changements d’attitude. Comment démêler dans le dit et le non-dit la part des défenses, des conformismes et des autocensures dans les demandes les plus assurées ? Des outils restent à forger tant en ce qui concerne les techniques de représentation et de préfiguration du projet qu’en ce qui concerne les investigations des relations personnelles à l’espace. Tout en sachant bien que l’habitant n’est là ni pour être psychanalysé ni pour céder à une quelconque modernité ou technologie d’avant garde. Par contre il est sûr qu’aujourd’hui le travail de l’atelier favorise l’appropriation collective du développement durable.

L’agence ouverte consiste à inviter les familles dans l’agence d’architecture afin que celle-ci puisse demander ou non des corrections pour ensuite valider le plan du logement que l’architecte a dessiné . Lucien KROLL qui a réalisé la résidence des étudiants en médecine de la Voluwée, à Bruxelles avait été choisi par les étudiants lors des événements de 1968 en raison de sa philosophie participative. Lucien KROLL a joué un rôle de pionnier dans la pratique des projets participatifs. Il a plaidé pour la diversification de l’expression architecturale qui devait refléter les particularismes des groupes d’étudiants avec lesquels il travaillait. L’architecte a baptisé de « fasciste » la partie de la résidence qui loge les étudiants formatés et militants de l’ordre établi. Les groupes plus conviviaux ont été logés dans les « granges » assez grandes pour accueillir plusieurs couples et célibataires. Ces granges placées aux derniers étages de la résidence donnent une silhouette vivante à l’ensemble des bâtiments. D’autres étudiants en couple ou célibataires habitent dans les appartements aménagés à la carte .Sur une façade tramée s’appliquent des composants hétérogènes reflétant la diversité des cohabitants. L’idée même de programmation est insupportable à cet architecte libertaire qui a très tôt associé la participation aux trois écologies de Deleuze.

Le chantier

Comme tout maître d’ouvrage, l’association des habitants participe au suivi de chantier, ne serait-ce que symboliquement pour que le groupe ne se désagrège pas et continue à préparer le moment où il emménagera. La création de la future association des habitants , si elle n’a pas eu lieu pendant la phase de programmation, se concrétise par l’élaboration d’un règlement intérieur adapté au projet et qui ne soit pas comme c’est l’usage, une simple addition d’ d’interdits. L’association des habitants, une fois créée, délègue certains d’entre eux pour assister, en tant qu’observateur, aux réunions hebdomadaires de chantier. Le ou les délégués font un compte rendu au groupe. Ponctuellement l’expérience prouve qu’une réunion trimestrielle permet à tous les habitants qui le désirent de rencontrer les entreprises et l’ architecte et surtout de voir s’ériger le bâtiment et leur logement, aux principales étapes de sa construction. Dans certains cas de défaillance d’une ou plusieurs entreprises l’arbitrage du groupe de pilotage est nécessaire. Le groupe autogéré se trouve souvent démuni en cas d’arrêt intempestif du chantier. L’architecte peut jouer de son influence pour tenter de débloquer la situation mais seuls les habitants maîtres d’ouvrage ont la véritable responsabilité de gérer les éventuels contentieux. 

Les intervenants, leur rôle

 

Le pilotage municipal

« L’aménagement de l’espace urbain peut être l’occasion de développer la démocratie à l’échelon de la collectivité locale. C’est aux élus de décider d’associer ou non les candidats à un projet d’habitat … Aux attitudes de crainte, voir de rejet de la part des municipalités vis à vis des premiers groupes militant pour l’autogestion du cadre de vie, ont succédé des attitudes de dialogue et une recherche d’insertion des projets participatifs dans la revitalisation de quartiers anciens menacés d’insécurité et de désocialisation, mais aussi dans la création de nouveaux quartiers dont le tissu social est à construire. La revendication autogestionnaire quelque peu agressive de la fin des années soixante a laissé place à une recherche collective d’une nouvelle dynamique citoyenne dans les quartiers. C’est à la municipalité de réunir les futurs partenaires institutionnels, à les choisir en fonction des objectifs qu’elle se fixe, à trouver le terrain, à en assurer la maîtrise foncière et la viabilisation. Bien entendu, la relative nouveauté et la complexité de l’habitat participatif excède les compétences traditionnelles de ses services techniques. Une ou plusieurs études de faisabilité devront être confiées à des équipes externes… »

Dès qu’une opération concerne l’habitat social le soutien municipal est financièrement et techniquement indispensable. A Chambéry le projet du Penney procède d’une volonté politique claire : Le Maire, Francis Ampe souhaitait associer les futurs habitants à la mise en place d’un projet d’habitat participatif, depuis la campagne d’information jusqu’à la co-élaboration du projet architectural avec les architectes , en passant par le travail de programmation. La municipalité a choisi le terrain dont l’urbanisation pouvait avoir le meilleur impact urbain. Le projet du Penney a été la première pierre de la restructuration du faubourg dont elle était un élément de centralité. A la demande d’Habitat-Groupé-Conseil, la municipalité de Chambéry, a créé un groupe de pilotage réunissant tous les partenaires du projet. Il réunissait des représentants de l’association de quartier, des artisans et commerçants du quartier, de l’Office municipal d’HLM et des techniciens, de l’administration départementale ( DDE) ,sans oublier les architectes. Le groupe de pilotage est chargé de suivre le déroulement du projet, d’approuver ou non les choix techniques et d’arbitrer les éventuels conflits entre les habitants et les autres acteurs du projet.

Aux Basses Roches, à Conflans Sainte Honorine, le nouvel adjoint à l’urbanisme est intervenu sans juger utile de réunir un comité de pilotage. La ZAC des Basses Roches a été réalisée sous le contrôle direct d’un adjoint à l’urbanisme qui se voulait « musclé » tout en clamant son irresponsabilité en cas d’échec du projet. Il a, de fait, exercé la maîtrise d’ouvrage du projet en s’appuyant sur ses propres services techniques, son urbaniste et son aménageur. Les changements de cap décidés hors de tout dialogue avec les futurs habitants a multiplié les malentendus entre eux et la municipalité ; Ce qui n’enlève rien à la difficulté réelle qu’a toute collectivité à définir, le plus en amont possible, le cadre général du processus participatif . C’est pour surmonter les difficultés de la mise en place de la maîtrise d’œuvre collective que le pouvoir politique est tenté de confier au pouvoir technique dont il dispose, le soin de démêler les problèmes. Bien entendu l’alliance du pouvoir politique et du pouvoir technique, lorsqu’elle prédomine, conduit rapidement à minimiser le pouvoir des habitants. Mais à l’inverse si la municipalité bute sur des résistances techniques, notamment au niveau des procédures administratives régionales ou nationales, la présence d’un collectif de futurs habitants l’aide à surmonter les blocages institutionnels par la pression qu’elle exerce par sa seule présence sur les services administratifs. D’une façon générale la délégation sans partenariat organisé nuit à la participation. L’existence d’un groupe de pilotage facilite la définition des rôles entre les intervenants associés au projet et permet d’éclaircir les responsabilités de chacun.

La création d’un groupe de pilotage suscite d’autant plus de résistance que chaque intervenant pressent avec inquiétude que le jeu des rapports de force gagnera en visibilité et que le rôle de chacun en sera infléchi et ,le cas échéant, contrarié. Les féodalités locales ont en effet beaucoup à craindre d’une gestion partenariale des décisions même si, pour toute décision importante, le point de vue de la municipalité est théoriquement souverain en dernier ressort. La présence d’un représentant des habitants déstabilise les habitudes et les complicités.

Au départ, nombreux sont les interlocuteurs qui objectent que le groupe de pilotage est prématuré puisque personne n’est encore sûr que le projet aboutisse. Si le projet prend bonne tournure, ce sont les mêmes qui objecteront que le groupe de pilotage est devenu superflu. L’expérience prouve que le groupe de pilotage est le meilleur moyen de lever les obstacles susceptibles de compromettre la bonne fin du projet participatif. Il permet à la ville de contrôler l’avancement et la qualification du projet.

Aux Basses Roches l’adjoint au maire chargé de l’urbanisme décide d’assurer la maîtrise d’ouvrage directe du projet tout considérant que les architectes doivent assumer toutes les responsabilités d’un échec. Une telle posture n’a aucun fondement juridique. Dans le secteur de l’habitat chaque intervenant a ses propres responsabilités. Le seul à avoir une responsabilité globale est le maître d’ouvrage. Or celui-ci n’existait pas aux basses roches. Après avoir solliciter tour à tour les services techniques municipaux puis les organismes prêteurs l’adjoint à l’urbanisme se retournait vers les architectes. Or leur mission ne concerne ni le montage des dossiers financiers des candidats ni la fixation des coûts de construction. Eux-mêmes font appel à des économistes du bâtiment pour évaluer les coûts de construction, sachant qu’en définitive les offres des entreprises peuvent varier du simple au double. C’est au groupe de pilotage de clarifier la répartition des missions et des responsabilités. A Conflans Ste Honorine, un groupe de pilotage aurait donné au projet un cadre institutionnel plus assuré.

L’équipe de programmation participative

C’est la municipalité de Chambéry qui a chargé l’équipe d’Habitat-Groupé-Conseil d’accompagner la participation des habitants ; Elle a financé son intervention. Ce bureau d’études initié par Yves Delagausie se rattachait au Mouvement de l’habitat groupé autogéré (voir chapitre N°3-T1 consacré au MHGA). La municipalité a chargé son Office municipal d’HLM de finaliser le choix des futurs habitants et de réaliser le projet.

Enfin c’est elle qui a choisi les architectes de Coopérim, une équipe qui venait de réaliser un premier projet participatif au Versoud, dans la banlieue grenobloise. Un des architectes de Coopérim a participé à l’animation de l’atelier d’habitants, ce qui a facilité le passage de la programmation à la conception architecturale.

Dès que l’opération excède la taille d’un groupe d’une dizaine de familles, et porte par exemple comme aux Basses Roches ( Conflans Ste Honorine) sur plus d’une centaine de maisons ou comme au Faubourg Montmélian ( Chambéry) sur une cinquantaine de logements, il devient indispensable de faire appel à une équipe d’animation , légère si les architectes y sont associés, plus lourde si le choix des architectes est de n’intervenir qu’à la fin du travail de programmation. Plus le nombre des participants augmente plus l’équipe chargée d’animer l’atelier de programmation, doit être substantielle et s’appuyer sur des compétences extérieures : de préférence celles d’un juriste, d’un écoconseiller et d’un psycho-sociologue. Les animateurs dotés d’une formation et d’une culture architecturale constituent le noyau dur de l’équipe. Leur esprit de synthèse et leur connaissance des questions d’habitat sont indispensables ».

Lorsque le site s’y prête un paysagiste est le bienvenu ; A plus forte raison, selon moi, lorsque le site est dépourvu de tout caractère apparent. A la HAYETTE N°1 une partie des architectes s’est plaint de l’intervention du paysagiste Bernard Lassus ce qui n’a pas facilité une intervention perçue , à l’époque, comme étant d’autant plus inutile qu’elle n’était ni entendue ni comprise.

L’architecte maitre d’œuvre

La population cliente des opérations en participation est une population qui n’aurait normalement jamais eu à travailler avec un architecte, qui en fréquente rarement et qui, pourtant, est porteuse de certaines attentes à son égard, de certaines images aussi, qui ne sont pas à négliger ni pour le montage d’une équipe menant un atelier, ni pour la bonne réussite d’une opération. Ce n’est plus l’artiste que les gens attendent…mais plutôt le détenteur de connaissances technique. A partir de son savoir technique l’architecte contrôle la faisabilité constructive du projet compte tenu du budget imparti. Il est censé apporter de l’information, proposer des solutions existantes, mais aussi recueillir les souhaits des habitants. Il doit à la fois aider à libérer l’imagination et poser des gardes fous aux élucubrations les moins réalistes. Il doit assurer la cohésion du projet et jouer un rôle de coordinateur, montrant et résolvant le cas échéant les contradictions existant entre les demandes des différents membres du groupe. Certains participants veillent à ne pas se faire imposer le dictat de l’architecte tandis que d’autres admettent que l’architecte puisse avoir sa marque personnelle. L’architecte doit se refuser à lui-même le droit de décider, de juger ou d’arbitrer à la place des participants, sans avoir au moins essayé de s’enquérir de leur avis. C’est là d’un sens de l’écoute assez rare chez l’architecte compétent par ailleurs. Au moment de l’appel d’offres auprès des entreprises, les habitants attendent de l’architecte qu’il défende leurs intérêts face à l’entreprise et soit insoupçonnable de toute collusion avec elle. Parfois même, ils voudraient que l’architecte devienne le porte-parole du groupe face aux administrations ou face à l’opérateur lorsqu’il en existe un. On pourrait penser qu’une telle polyvalence est introuvable. Certains parviennent tant bien que mal à tenir ce rôle …une fois dans leur vie professionnelle, rarement deux.

Le rapport de recherche remis en 1985 prend acte de l’importance du rôle de l’architecte dans les projets des groupes d’habitat autogérés dont la bonne fin dépendait en grande partie de lui. Parce qu’ils endossaient le rôle de maître d’ouvrage la plupart du temps sans en maîtriser totalement les différentes compétences, les groupes d’habitat autogéré avaient tendance à reporter sur leur architecte toutes les missions qu’ils avaient des difficultés à assumer seuls. Aujourd’hui des formes nouvelles d’accompagnement des groupes de futurs habitants allègent d’autant l’intervention de l’architecte qui pourra de plus en plus se concentrer sur sa mission véritable qui est de concevoir un projet architectural approprié et de veiller à ce que les entreprises le réalisent dans le respect des délais et des prix contractuels. On sait que dans les projets relevant de la commande publique, les fonctions de programmation et de conception doivent être assurées par deux équipes différentes. Certes on retrouve des architectes dans l’équipe de programmation mais leur rôle est d’animer l’atelier des habitants, pas de concevoir le projet. Pour un architecte engagé dans la maîtrise d’œuvre collective, il n’est pas interdit, bien au contraire, d’alterner les rôles de concepteur et de programmateur selon les projets. Une telle alternance ne peut qu’améliorer les deux types d’intervention. Après avoir été co-animateur des ateliers d’habitants à Chambéry et Orsay , je suis devenu architecte concepteur dans le projet des Longues terres, à Vauréal, un projet que j’avais contribué à mettre en place au début de l’année1985 et auquel il était fait référence dans le rapport final de la recherche. L’expérience de chacun des deux rôles d’animateur et de concepteur est évidemment bénéfique quoique de moins en moins facile dans un monde hyper-spécialisé et hyper-concurrentiel.

Si on compare la problématique des années quatre vingt à celle d’aujourd’hui une des évolutions les plus frappantes est le changement de statut de l’architecte qui est passé de l’omniprésence militante à une intervention professionnelle normale. Certes il existe encore quelques groupes dont l’architecte est également futur habitant du projet. C’est le cas notamment dans les groupes strasbourgeois Ecologis et Greenobyl. Ce dernier est réalisé par trois familles dont celle d’un architecte et celle d’un militant vert. Le projet qui réunit trois triplex dans un même bâtiment en bois habillé de bardage en mélèze a toutes les audaces notamment celle de ne dépenser que 35 kw/heure/m2 et de porter un potager sous serre en guise de toiture . A Montreuil, le groupe TIWAN réalisé à Montreuil en Juin 2008 relève autant de l’ avant-garde professionnelles que de l’habitat : « A l’origine du projet Diwan, né dans les années 2000, il y a la volonté d’architectes et d’artistes montreuillois de concevoir leur propre cadre de vie, en conciliant espace de logement et espace de travail ». Tous ces projets relèvent de situations exceptionnelles et compliquées à la fois où l’architecte est à la fois programmateur, concepteur et habitant. Je doute qu’il s’agisse d’un mode d’exercice démocratisable ailleurs que dans le secteur des professions libérales. Ces projets exceptionnels véhiculent une image de toute puissance selon laquelle l’architecte concepteur est l’alpha et l’oméga de la démarche participative.

Dans les années quatre vingt, l’architecte assurait à lui seul, aux yeux du groupe d’habitants, la bonne fin de la plupart des projets d’habitat groupé autogéré. La raison en était fort simple : il était le seul professionnel à se porter garant de la bonne fin d’achèvement du projet. La collectivité n’était pas encore devenue un partenaire incontournable. Ce qui explique qu’un tiers de notre rapport de recherche ait été, en 1983-84, consacré à l’architecte. J’évoluais, à l’époque, à la fois dans l’enseignement de l’architecture et dans le milieu du syndicalisme professionnel, où il était fortement question de diversifier l’exercice de l’architecture ainsi que les profils de compétence. J’étais personnellement heureux de contribuer à cet effort de diversification en optant pour un profil nouveau, celui d’architecte animateur.

Dans une opération gérée par un office public d’HLM ou une collectivité territoriale, la mission de l’architecte s’est dédoublée selon qu’il intervient au stade de la programmation ou au stade de la conception. Depuis la loi sur l’architecture et la règlementation de la commande publique ces deux missions doivent être attribuées à deux agences différentes. L’architecte qui anime un atelier d’habitant n’est responsable que de la programmation et, à ce titre ne peut se porter candidat à la maîtrise d’oeuvre. L’architecte concepteur du projet architectural, lui, n’est responsable que de la conception du projet et de sa bonne exécution. D’une façon générale la culture démocratique dissuade quiconque de vouloir tout faire et tout seul.

Le maître d’ouvrage

L’exemple de Nantes montre que l’architecte dont la mission de départ est purement technique peut être amené à intervenir à la fois vis à vis de chaque famille mais aussi dans les rapports entre les habitants et les institutions lorsque ceux-ci se tendent. De l’aveu même de leurs dirigeants, les personnels des opérateurs HLM ne sont pas formés au dialogue avec les habitants. Comme les groupes autogérés, Ils avaient donc tendance, jusque dans les années quatre vingt dix à reporter sur l’architecte l’ensemble du processus de participation et de ses incidences, tout en gardant le pouvoir de décision en dernier ressort.

L’expérience de la participation des locataires nantais lors de la réhabilitation de leur cité montre sous quels prétextes la demande réitérée en micro-équipements a été évacuée en dernier ressort alors qu’elle était acceptée pendant toute la période « participative ». Selon V.Kalouguine « Les procédures pédagogiques ainsi que les incidences juridiques, économiques et sociales d’une approche collective inquiètent les personnels administratifs réticents à l’idée de sortir des normes et des pratiques instituées, réticents également à tout simplement sortir de leur bureau pour rencontrer leur « clientèle » sur le terrain ».

Dans les années quatre vingt les opérateurs sociaux étaient tentés d’utiliser l’animateur ou l’architecte comme médiateur social polyvalent de la même façon dont les groupes d’habitat autogéré attendaient de leurs architectes qu’ils répondent à toutes leurs interrogations et contribuent à la résolution de toutes les difficultés rencontrées. J’ai souvenir d’avoir été invité à rejoindre une équipe de programmateurs qui a été écartée d’un appel d’offre faute de proposer des modes de lutte contre un réseau de dealer dans un quartier résidentiel parisien sensible qui devait être réhabilité…

A Nantes il fallait bien que le bailleur social consulte ses habitants avant que les entreprises ne fassent irruption à leur domicile. Néanmoins force est de constater la résistance des maîtres d’ouvrage traditionnels à toute participation de leur « clientèle » à la conception et à la gestion de ce qu’ils considèrent comme étant leur domaine réservé. C’est la décision municipale qui à Chambéry, Yzeure, Orsay les a amenés à franchir le pas de la participation dans le montage d’un projet. La première mission du maître d’ouvrage est d’assumer la gestion financière et institutionnelle du projet. Appliquée à la maîtrise d’œuvre collective cette mission consiste à contrôler la validité des candidatures et la faisabilité financière du programme.

Quelques rares Office municipal d’HLM ont eu le courage de s’impliquer dans des projets participatifs innovants à la réussite desquels ils ont fortement contribué. C’est le cas de l’opérateur du Village Vertical à Villeurbanne. C’était, hier, le cas dans le projet de 39 maisons de ville aux Longues terres mené à bien par la coopérative de la Chaumière d’Ile de France émanant du syndicat de l’Imprimerie Nationale et la société d’HLM du Logis Social du Val d’Oise. La concertation entre des deux maîtres d’ouvrage a permis, en 1984-87 de réaliser un projet mixte de 25 logements en location et de 14 logements en accession à la propriété. S’ils n’ont pas récidivé dans le Val d’Oise, c’est parce que la participation ne faisait partie d’aucun autre projet municipal que celui du Maire Joseph Wattelier. Isabelle Massin, alors Maire de Cergy a coupé court à une proposition de son adjoint à l’urbanisme et de moi-même qui consistait à mettre en place un projet d’habitat multi-ethnique avec de futurs habitants dans un quartier en cours de construction autour de la dernière gare de R.E.R, là où nous savions qu’allait débarquer une population cosmopolite composée notamment de maliens, de nord-africains, et d’asiatiques en quête de logement. Un opérateur était partant : le Logis Social du Val d’Oise. Une journée après en avoir été informé, la maire a pris le téléphone pour m’intimer l’ordre de renoncer à ce projet avant même qu’il ait été débattu au conseil municipal. Dommage : Les associations ethniques du quartier Saint Christophe que j’avais contacté au préalable souscrivaient déjà à cette initiative.

Le choix de l’équipe d’architectes maîtres d’œuvre peut se faire en fin de programmation. Une période de passage de relais est à prévoir. Plus les architectes seront choisis en amont et plus l’équipe d’animation jouera son rôle de médiation entre les professionnels et les habitants. Plus la plage de recouvrement entre les deux phases de programmation et de conception s’étend dans le temps, plus le bon déroulement du processus participatif est assuré. Par contre le fait de confier directement l’animation de l’atelier aux seuls architectes maîtres d’œuvre assujettissent les habitants au bon vouloir des concepteurs qui auront beau jeu de justifier leur main mise par des arguments économiques et constructifs dont ils sont les « spécialistes ». Le rôle de l’équipe de programmation collective consiste à plaider la cause des habitants auprès des concepteurs. Le fait que l’équipe d’animation de l’atelier des habitants intègre un ou plusieurs architectes lui permet de faire contre poids aux affirmations et parfois aux intimidations des concepteurs. Si l’équipe des concepteurs est connue avant l’ouverture de l’atelier des habitants, le groupe de pilotage peut vouloir l’associer à l’ étude de faisabilité qui devrait précéder la fois la campagne d’information ,puis au suivi de la programmation collective. Dans la ZAC des Basses terres à Vauréal l’aménageur, l’E.P.A., a demandé à un de ses architectes et urbanistes d’élaborer un schéma directeur du terrain fixant des contraintes et des plages de liberté. 

La recherche appliquée – Introduction

 

Le livre fait état d’un programme de recherche mené à partir de 1983 dans le cadre du Ministère de l’urbanisme, du logement et des transports. Les travaux de notre équipe s’appuient sur des études de cas qui diffèrent par leur échelle et par leur type de maîtrise d’ouvrage. Quelques images suffiront à évoquer leur nature et leur contexte. Aux Vignes Blanches il s’agit d’un groupe autogéré de 9 familles qui, de 1982 à 1984, ont réalisé leur immeuble en copropriété à Jouy le Moutier, dans la ville de Cergy-Pontoise. Aux Basses Roches c’est un mini quartier de 120 maisons de ville qui est programmé avec les habitants en 1983, puis construit à Conflans Sainte Honorine à partir de 1985.

Dans la deuxième partie du rapport de recherche remis en 1985, notre équipe de recherche pointe les différents paramètres d’une maîtrise d’ouvrage collective, les écueils à éviter, les questions à éclaircir pour se donner de meilleures chances de réussite. En matière de mode d’emploi, hier pas plus qu’aujourd’hui, rien ne peut être définitif. Rien ne peut réussir sans une adaptation au contexte et aux partenaires locaux, toujours différents d’un projet à l’autre. La connaissance avance par étapes successives. Notre recherche menée au début des années quatre vingt constitue l’une de ces étapes.

Dans notre équipe de recherche nous étions tous architectes de formation ; Deux d’entre nous étions à la fois enseignants et praticiens ; Le troisième était uniquement praticien ; Le quatrième était uniquement chercheur au CNRS où il deviendra Directeur de recherche. Compte tenu de la composition notre équipe de recherche de 1983 à 1985, le lecteur comprendra pourquoi les questions juridiques qui bien qu’occupant une place importante dans la vie d’un groupe ont été évoquées sans être approfondies dans nos deux rapports de recherche. Une grande partie des propos tenus en 1985 constituait une plaidoirie en faveur de la maîtrise d’œuvre collective. Notre prosélytisme professionnel était bien compréhensible dans cette période pionnière où il fallait convaincre les différents partenaires institutionnels du bien fondé de l’habitat participatif. Le contexte sociétal a changé. L’argumentaire en faveur de l’habitat participatif est devenue superflue. Dorénavant l’argumentation en faveur de la maîtrise d’œuvre collective s’inscrit dans une aspiration à la démocratie participative dont celui-ci n’est qu’une manifestation spécifique. Par contre les leçons que nous tirions de nos premières expérimentations se sont avérées utiles par la suite et font désormais partie des acquis de l’habitat participatif. Pour distinguer clairement les extraits du rapport de recherche datant de 1985, des commentaires qu’ils m’ont inspirés en 2012, les propos les plus anciens (1985) sont cités en italique, les propos les plus récents (2012) sont en caractère courant. Une bonne part des textes récents sont, pour la plupart, une re-actualisation de textes anciens.

Tout opérateur qu’il soit militant ou institutionnel a une tendance bien légitime à élaborer son propre mode d’emploi. Je ne présente donc pas cet ensemble de recommandations et de questionnements comme étant un point d’aboutissement, mais plutôt comme un point de départ. Il appartient aux militants de l’actuelle deuxième vague participative d’écrire les nouveaux « modes d’emploi » de l’habitat participatif, ce qu’ils ont déjà commencé à faire. Ainsi le livre de Bruno Parasote, publié en 2011 et intitulé « Autopromotion, habitat groupé, écologie et liens sociaux » constitue à la fois une défense et illustration de l’habitat participatif, et aussi un guide abondamment illustré et documenté. En se focalisant sur les immeubles de ville il témoigne du chemin parcouru depuis trente ans. Dorénavant l’habitat participatif quitte le statut de pratique périphérique pour s’implanter au cœur de la ville.

Les extraits de nos travaux de recherche datant de 1985 abordent successivement :

– Le rôle des différents intervenants à commencer par le plus important : le groupe de pilotage municipal.

– Les différentes phases de la programmation participative : les études de faisabilité à faire avant l’ouverture de l’atelier des habitants ; la campagne d’information ; la programmation ; le passage au projet ; le suivi de chantier, la préfiguration de la vie associative et de la gestion.

– Les thèmes et la méthode de travail avec les habitants : le plan masse, les plans-programmes, les groupes et les locaux de voisinage, la gestion du calendrier et la pédagogie réciproque.